Bruno Leyval

Journal & autres notes

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21. Frida la muse

Ah, mais non-sens, bien sûr. Ce qui n’a aucun sens. Je ne souhaite pas trouver autre chose que ce qui est prêt à enflammer ma rétine par des mots. L’image, quel beau mirage. Serpent aux yeux qui tournent en rond — hypnotiseur de fête foraine. La barbe collée sur le beau visage d’une femme ibérique et les sourcils qui se rejoignent au centre du troisième œil. Les mots comme des entailles qui me transportent ailleurs, vers le pacifique. De l’Espagne au Mexique ; Frida savait faire plus que des tableaux, plus que de simples images, non !?! J’ai visité son exposition à SF — rétrospective de douleurs (mal au dos). La barre perce le flanc christique. Alors, c’est comme ça que cela se termine ? C’est ici que tout fini ? J’en ai bien l’impression, non ? Je lirai ton avenir dans le tarot, même si l’avenir n’existe plus. Nous ne sommes que notre propre muse, en fait !


20. Dans l’axe

Et moi, j’écris pour inviter autour d’une table tous ceux qui galopent dans ma tête, foule intérieure sans billets ni hiérarchie, qui font un bruit infernal avec leurs talons hauts et leurs cannes en bois sculpté — surmontées d’un dieu antique, sorte de vieux lama séché, ricanant, yeux plissés, témoin fossilisé de rites oubliés — et de rites oubliés, il y en a un paquet : un lot complet en promotion (90, 70 et 50 %). Bref. Ils arrivent sans prévenir, tirent les chaises, cognent les verres, parlent tous à la fois (fort, très fort), s’interrompent, se contredisent, s’engueulent, et je note pendant qu’ils gesticulent, pendant que leurs voix s’entrechoquent — petit carnet à la couverture en cuir synthétique avec un signe oriental incrusté sur la devanture. Maux de tête et alcool lourd — lieu mental de réunion impossible où le chaos trouve une forme provisoire. Depuis l’aube — conscience fragile qui clignote — l’humain comme champ de bataille, forces contraires en rotation lente, tiré, retenu, aspiré vers l’élan puis freiné par la peur, lumière idéale en surcharge, opacité dense dans les viscères, désir de dépassement, tentation de tout lâcher, de s’effondrer, de disparaître dans l’absence. Cela fait beaucoup à la foi (celle qui propulse l’esprit et le cœur au ciel). Alors, il y a la tension. Cette tension n’est pas une erreur de fabrication, ni une faute à solder, elle est l’architecture même, la charpente invisible, vitale et électrique. Et de la chaleur électrique naquit la créature — deux têtes. Supprime-la et tout se détraque — la pureté obsessionnelle engendre le fanatique intérieur, l’abandon total à l’ombre dissout le centre, ruine le soi, morcelle la présence. Pourtant — au cœur de la déchirure — un espace libre subsiste, un noyau vivant, un Axe intérieur, vertical comme une colonne de feu calme. Il ne tranche pas, ne choisit pas un camp, il tient. Il habite la dualité sans chercher à la résoudre, lucide, contenant, enraciné et ascensionnel à la fois, plongé dans la terre, tête dans le ciel noir. Cette voie n’a pas d’âge, elle traverse les systèmes comme un courant souterrain — yin et yang qui s’enroulent, alchimie en phases de feu et de putréfaction, tambours chamaniques, descentes et retours, Jung et ses archétypes en collision. Tous savaient — pressentaient — que l’humain est fait pour traverser la tension, pas pour l’anesthésier. Ce texte n’est pas une instruction, pas un mode d’emploi : c’est une carte pliée, froissée, une invitation à descendre, à rencontrer les contraires, à marcher droit entre Ombre et Lumière, sans fuir ni s’aveugler. La Voie de l’Axe intérieur exige un courage nerveux, une délicatesse précise, une honnêteté sans anesthésie ; elle offre en retour une stabilité rare, celle de l’être qui tient quand tout oscille. Nous vivons comme si la lumière et l’ombre étaient des territoires ennemis, royaumes étanches : la lumière noble, propre, exposée ; l’ombre honteuse, enfouie, niée. Cette vision scinde l’humain contre lui-même, l’oblige à sacrifier une moitié pour sauver l’autre. Mais l’humain est dual, structurellement. La lumière naît de l’obscur, l’ombre est le sol nutritif de toute clarté. Sans ombre, la lumière s’assèche ; sans lumière, l’ombre engloutit. Désir d’élévation, peurs archaïques, colère, joie, pulsations simultanées… La tension n’est pas un problème à résoudre, c’est un moteur. L’opposition est un mirage simplificateur : noir contre blanc, réduction violente, perte des nuances, effacement des possibles. Entre les pôles, les gris infinis respirent. Reconnaître Ombre et Lumière — ensemble — est le premier pas sur la Voie de l’Axe intérieur. Tenir là. Ne pas fuir. Habiter. Face à cette tension — l’être humain se projette toujours vers l’extrême, lumière totale ou ombre absolue, pendu entre les deux — fragile et éclaté. Ceux qui cherchent la lumière tombent dans la rigidité, dans le fanatisme intérieur et l’orgueil qui brûle. Ceux qui plongent dans l’ombre glissent dans le chaos, le cynisme et la dissolution du soi. Toujours une moitié sacrifiée. Mais la paix — si paix il y a — ne naît pas de l’exclusion de soi, elle naît dans le centre, au milieu, en plein milieu, dans l’Axe intérieur : lucidité, verticalité, maturité, centre vivant, posture tenue, vie organique qui ne se compromet pas. La transformation commence rarement sous l’éclat. Elle commence dans l’effondrement : chute de certitude, fracture de l’image de soi, disparition de la sécurité fabriquée. La Descente, c’est la lumière qui ne guide plus, le sol qui se dérobe, le regard qui se tourne vers l’ombre évitée. Descendre n’est pas sombrer, c’est accepter de voir ce qui dérange, ce que l’ego voulait ignorer. Nigredo, Œuvre au Noir : la caverne devient matrice, les racines sources, l’obscurité profondeur fertile. Les peurs / pulsions / contradictions, deviennent messagers et non ennemis. Descendu, on découvre que rien n’est absolu : la peur protège, la colère défend, la joie trompe. Chaque force porte une ambivalence. La Traversée s’ouvre : ne plus aller vers le bas ni vers le haut, tenir les deux en soi, intégrer sans fragmenter. Le cœur devient centre, non sentimental, mais cohérent, pont entre Ombre et Lumière, tension juste accueillie. Albedo, Œuvre au Blanc : lumière douce, ombre intelligible, conscience qui cesse de se rigidifier ou se dissoudre. L’Émergence : Axe stabilisé. Descente, Traversée, accueil des forces, reconnaissance des fragilités comme guides. L’énergie n’est plus dispersée contre soi-même, elle devient puissance créative. Feu purificateur, métal transmuté, or intérieur, verticalité ouverte sur le ciel — la lumière n’est plus idéalisée, l’ombre n’est plus ennemie. L’Axe vit, ordonne subtilement le mouvement intérieur. L’unité n’est pas fusion confuse, mais coopération des forces autrefois opposées. Agir, créer, aimer avec lucidité et cohérence. Être dans l’Axe, ce n’est pas suivre un dogme, c’est agir juste, reconnaître le réel, accueillir le paradoxe, agir depuis le centre. Chaque décision, chaque interaction, devient un lieu pour exercer la tension juste. La paix intérieure n’est pas une anesthésie, mais une présence au tumulte. L’Axe fléchit sans rompre, s’adapte aux vents de l’existence, comme une boussole silencieuse dans les crises et les doutes. La Voie n’est pas linéaire. Chaque descente, chaque traversée, chaque émergence ouvre de nouvelles épreuves. Reculer, douter, vaciller n’est pas un échec — revisiter des zones négligées, réintégrer des aspects oubliés. L’évolution est une spirale, non une ligne droite. Chaque cycle révèle l’invisible, renforce l’Axe dans sa verticalité vivante. L’Axe se pratique concrètement : Descente — journal des ombres (& autres notes, sûrement), méditation nocturne — voyage astral sous antibiotiques, dialogue avec les parts rejetées, reconnaissance de l’énergie brute. Traversée — méditation du souffle vertical, écoute des deux voix, marche yin/yang, rituel du pont. Émergence — affirmation, postures d’ancrage et d’ouverture, rituel de feu, incarnation de l’Axe dans les choix quotidiens, transformation de la conscience en vie. Dans un monde polarisé, binaire, lumière contre ombre, la Voie de l’Axe offre une alternative. Pas de promesse facile, pas de perfection. Habiter la tension sans se briser, transformer le conflit intérieur en puissance créative, agir avec justesse dans le réel. Trouver son Axe, l’habiter, le rayonner, accueillir le chemin de la stabilité vivante, de l’éveil incarné, de la liberté véritable.


19. Réévaluation

Réévaluation de la pente savonneuse. Glisse. Cinquante semaines ont glissé — comptées, recomptées, dissoutes. Grande anticipation d’abord, pic électrique, stagnation puis la crainte qui s’infiltre, la colère par à-coups, brèves montées, retombées. Gratte-tête sporadique, main dans les cheveux, regard perdu au plafond — blanc cassé. Réévaluation après réévaluation — recalibrage constant, le grand inventaire mouvant. Un mélange instable d’émotions collectées au fil des jours et au final, probablement la collection la plus étrange, la plus décalée, la plus vivante, la plus amusante que j’aie jamais constituée. Et dans ce temps accumulé, il y a eu la collection proprement dite : une constellation de petits buts de papier, bouts arrachés, post-it fatigués, marges griffonnées, fragments de notes pliés puis dépliés jusqu’à perdre leur mémoire. Rien de grandiose, non, rien de définitif — seulement des intentions minuscules, des phrases incomplètes, des flèches qui ne pointent plus nulle part. Chaque papier portait un instant de vie capturé trop tard, ou trop tôt, une pensée jetée avant qu’elle ne se dissolve. Et puis l’instant passait, s’évaporait, et le papier restait, trace sèche d’un mouvement intérieur déjà ailleurs. Certains de ces fragments jaunissent, d’autres se déchirent, quelques-uns disparaissent sans laisser de traces, aspirés par le temps ou le désordre. Les buts écrits cessent d’être des buts ; ils deviennent des fossiles d’élan, des témoins muets de ce qui a traversé le corps et l’esprit un bref moment avant de s’éteindre. Une collection d’instants suspendus, fragiles, presque risibles, et pourtant chargés d’une vérité fugitive — celle de la vie en train de passer, notée à la hâte, puis relâchée. Réordonnés, agrafés, collés, ils constituent un ensemble compact, une méthode, un paragraphe infini.


18. Fractures de conscience (6)

Six éclats, six fractures de conscience qui vibrent comme des néons dans le brouillard de l’esprit, le Bouddha apparaît et disparaît dans le clignotement des mots — l’enseigne d’un fast-food merdique qui illumine le sommeil d’un vieux chien sur le bitume / station service démoniaque (Hell) sans le « S », hurle ou murmure, qui sait, perfections, paramita, éclats de lumière projetés sur l’océan de nos problèmes, houle mentale qui nous submerge et nous soulève à la fois, déviance sexuelle sur des plateformes / réseau privé virtuel, et ces fractures de conscience deviennent des projectiles, des antennes qui cherchent la rive lointaine, qui tracent des lignes dans le chaos de nos cerveaux fatigués, qui mordent, glissent, frappent, reflètent, éclatent en miroirs, et dans ce fracas chaque fragment devient arme et refuge, souffle et cri, et nous flottons et tombons, polissons et fracassons, répétons les éclats dans le vide, le vide d’un sac plastique sur la tête, ébullition cérébrale dans la tempête intérieure, dans l’océan des illusions et des souvenirs brisés, libération, illumination, répétitions, mots tranchants qui transpercent la brume, et chaque fracture de conscience s’ouvre comme une balise, un passage, un passage vers l’autre rive, vers la rive boueuse d’en face, vers la lumière tremblante qui clignote entre les vagues de doute et de peur, paramita sifflant dans le vent, six éclats qui se multiplient et se recombinent, se réfractent, se consument et renaissent, chaos lumineux, souffle continu, souffle haché, souffle qui s’éparpille et revient, et au milieu de tout ce tumulte, la rive attend, silencieuse, distante, palpable seulement à travers ces éclats de conscience, ces fragments que nous polissons encore et encore et que nous laissons exploser dans le vide, pauvres fragments comme des étoiles qui se fracassent pour illuminer le ciel intérieur et qui, peut-être, nous porteront enfin au-delà de nous-mêmes, là où l’océan s’apaise, où le bruit se tait, où la libération et l’illumination ne sont plus des mots, mais des éclats, des fractures de conscience traversées, vécues, consumées et transcendées. Et il y a cette coupe de cheveux qui résiste, cache-misère, longue chevelure à monter en chignon-sadhu chaque matin : comment réaliser un chignon : ultra facile !, essaye avec une pilule de vitamine pour les faiblesses de l’âge. Devenir meilleur est une escalade, grimper la pente la plus raide, la plus glissante : « un moment de colère suffit à détruire… », moine grimpant, coussin fumant, rien de plus, encore. Une longue plainte psychédélique, et le Dervish ensorcelant provoque un voyage sonore où la musique traditionnelle rencontre les mélodies envoûtantes / mélange unique : chamanique, hypnotique et psychédélique — expérience. Mais oui, bien sûr qu’il est possible de passer à un état supérieur ! Gurdjieff savait tourner, lui. Point.


17. Éruption, virus et courant souterrain

L’opposition n’est qu’un mirage des esprits qui cherchent à simplifier en ne percevant le monde que dans sa binarité, excluant entre le noir et le blanc toute la richesse des nuances de gris. Reconnaître Ombre et Lumière, c’est la première étape de la révolution. Il est très difficile — peut-être interdit — d’expliquer complètement par des mots. Les mots glissent, bavent, se désagrègent avant d’atteindre la chose, le cœur de la chose, la moelle de la chose. Le langage est un filtre cassé. La phrase approche, puis fond. Ce qui est là, passe entre les syllabes, dans les blancs, dans les ratés de la bouche. Dès qu’on nomme, ça s’échappe. Dès qu’on décrit, ça mute. Impossible de clouer l’expérience sur la page : elle se débat, elle mord, elle disparaît dans l’interligne. On peut balbutier, fragmenter, répéter comme un mantra défectueux — mais expliquer entièrement — profondément ? Non. Le sens se transmet autrement : par choc, par contagion, par court-circuit, par déflagration. Le sens a besoin de folie pour s’infiltrer, et de folie, l’époque en manque cruellement. Le cryptage surréaliste (ou tous les autres courants contre-culturels capables de dérégler les sens) manque cruellement au monde ; ce monde, ce monde-là, ce monde creux à l’intérieur duquel nous suffoquons, n’a plus accouché d’aucune révolution qui n’en vaille la peine depuis les crêtes roses et le DIY. Les anciens outils ne servent plus. La logique linéaire, les manuels, les discours calibrés — tout s’effondre. Il faut apprendre à lire dans les fissures et dans les plaies, à respirer dans le silence entre les mots, à sentir le tremblement qui traverse les corps quand le sens frappe. La révolution n’est pas un plan, ni une marche ordonnée. Elle est éruption, virus, courant souterrain qui court dans les interstices de la réalité. Les certitudes de jeunesse s’effritent. Chaque concept devient suspect. Je suis de la génération des possibles. No futur. La clarté se transforme en cage. Kurt s’est tiré une balle dans la tronche. Le contrôle en illusion. L’histoire que l’on nous raconte est un théâtre de marionnettes — les fils coupés depuis longtemps, mais les ombres continuent de danser. Simulacre et spectacle. Comprendre ne sert à rien si l’on ne sent pas, si l’on ne laisse pas le chaos pénétrer, griffer, remodeler l’intérieur. Il faut apprendre à recevoir la déflagration sans chercher à la retenir. Flux flux flux. À accepter que le sens nous échappe, et qu’il nous traverse pour transformer ce que nous sommes. Ceux qui ont essayé de fixer, de ranger, d’ordonner, de classifier — ils se sont perdus. Les mots se sont retournés contre eux. La page est devenue piège. Expérimente donc, bordel ! Et pourtant, malgré tout, quelque chose se prépare dans les marges, dans les interstices, dans les gestes minuscules, mais déterminés. La folie nécessaire à la transmission existe encore, même si rare. Elle circule en rumeurs, en éclats de couleur, en chants déformés, en gestes bricolés. Elle se glisse par effraction dans de grandes cérémonies bruyantes — son du battement ancestral. La révolution véritable ne s’écrit pas. Elle se vit. Elle se partage. Elle se propage comme virus. Mais le monde — ce monde creux — étouffe. Et si personne ne tire sur le câble, si personne n’ouvre la faille, tout reste immobile. L’histoire devient poussière. L’orange domine et le gris s’éteint.


16. Hara Hara Mahadeva

Hara Hara Mahadeva — syllabes torsadées comme une pâte dans la bouche de mon monde — et de la bave se déplie comme une fumée d’opium sacré. Les épithètes s’entrechoquent, hara / mahadeva, éclats de lames rituelles tournoyant dans le vent noir. Dans les couloirs d’un temple qui n’existe peut-être pas, peut-être plus, bref, les fidèles scandent — ou sont scandés par — la prière, chaque voix détachée de son corps, flottant comme une peau sèche. La reine Padmini, spectre incandescent au bord du brasier, souffle les mots dans un tunnel déformé : hara hara mahadeva — et les dizaines de milliers de femmes deviennent un seul cri fracturé, un seul battement de tambour, et les flammes dévorent les frontières entre chair et histoire, et l’invocation se tord, se répand, se réincarne dans la poussière rouge. La route qui mène au silo (élévateur à godets ou à vis sans fin, air pulsé) est recouverte de rouille glissante. Plus tard — ou plus tôt — les soldats marathes, fièvres en armure, brandissent le même mantra comme une grenade de son, un éclat de divinité pulvérisé sur le champ de guerre. De la poudre, sans doute. Du fard à joues, certainement. Le cri roule, dégringole, ricoche, et Shiva marche peut-être entre les ombres, peut-être dans les nerfs mêmes de ceux qui l’appellent. Tout se superpose : temple, bataille, brasier, prière — une coupure cosmique. Sur l’écran monochrome qui grésille, restent les vestiges d’un voyage altéré. De la sagesse, il en demeure quelques traces, bien sûr — de la poussière d’or sous un tapis de cachemire. Je ne rentre plus dans les habits bariolés, temples d’ego, mystification du paraître. Alors le décor se replie sur lui-même, rideaux de pixels, saccades d’ombres, pelures numériques. Un cercle d’énergie au centre d’une cour. Le monde fait un bruit de néon cassé, un chuintement humide, comme si quelqu’un recyclait des souvenirs dans une arrière-boutique clandestine. Les phrases se dévissent, tombent au sol, insectes nerveux qui cherchent une issue. Pixel mort, encore. Je traverse l’image. Je l’ouvre au cutter. Derrière, rien qu’un corridor rempli de doubles usés, d’autres moi, d’autres versions de moi, des silhouettes frottées à la cendre, qui murmurent mes anciens noms avec la lenteur d’un disque dur fatigué. Ils me tendent leurs costumes flétris — velours, polyester, plastique, morve et sécrétions, mensonges cousus main — et je les refuse tous. Trop serrés, trop chargés de versions antiques & mortes. Alors je marche nu dans la langue. J’arrache les coutures du réel, tire les fils qui dépassent, et tout se démaquille : la ville, les heures, le corps. Une chute contrôlée dans un espace qui grésille (encore) comme une antenne sous acide. Quelque part, une radio pirate diffuse un mode d’emploi pour sortir de soi-même, une sorte de voyage astral, mais les instructions sont en désordre, cryptées, renversées par un vent toxique. Je continue quand même. Je découpe la nuit en fragments utilisables. Je les assemble au hasard : un silence, deux clignotements, un souffle, un masque-visage. Et sous mes doigts, ça bâtit une machine instable, une prière bancale, quelque chose qui ressemble peut-être à un retour — ou à un glitch plus profond. Hara Hara Mahadeva.


15. Le demi-Christ héron

Position lotus avec tout l’attirail du parfait guru (barbe, bol, encens Nag Champa bleu et perles de santal fumé), à poil sur le canapé face caméra, tilak sur le front, chignon mantra et yeux fermé — Om, terre, cieux, au-delà des mondes, c’est toi, énergie divine, que nous adorons, que ton éclat sacré illumine notre esprit, guide nos pensées vers le juste chemin… Parfois on écrit Aum, mais quelle importance ? Sortir, purifier l’esprit, stimuler l’intelligence, connexion à l’énergie cosmique pour éveiller la conscience spirituelle — méditation souffle respirer nature route. Au coucher du soleil, le héron reste là, immobile, bière, chaise longue et ventriloque, comme un fantôme qui boit un verre sur le bord de la route — ou qui bouquine un vieux livre ésotérique — les voitures surgissent (que des grises et des rouges),  bêtes aveugles (sangliers de fer, d’aluminium et de plastique) vomissant leur souffle de béton, et je vole un rouge à lèvres dans la poche d’un inconnu — épouvantail solitaire, et trace des symboles anciens sur ma peau, la brume grisâtre s’accroche aux champs de maïs (dans les cheveux d’épis sacrifiés) comme une chanson punk que personne ne connaît, derrière l’oiseau la croix de béton attend quelqu’un ou personne, la matière  rongée par les échappements s’est effondrée — demi-Christ figé, pollution fondue sur le visage, particules qui creusent — clous et couronne devenus doigts, pénis absent,  je crie merde au divin et les anges en plastique qui tombent du ciel, le lierre grimpe et m’attrape moi aussi, je touche la pierre, je touche le sang et le fer et le papier, et chaque phrase est un cadavre que je réanime, un collage de désirs, de morts et de néons qui s’effondrent, je suis infinie, je suis héron, je suis demi-Christ, je suis chaos et je ris de tout cela, tout en marchant dans la brume. Je marche, oui, et la brume s’ouvre comme un rideau mouillé, révèle des silhouettes que je reconnais trop tard — moi, encore moi, multiplié, déformé, un chœur d’hommes que j’ai été et que je n’ai jamais réussi à tuer. Ils murmurent des ordres que je ne comprends pas. Le héron me regarde — non, il me juge — son œil jaune m’accuse d’être vivant alors que lui se tient immobile comme un dieu fatigué. Je passe devant la croix, le demi-Christ semble remuer, comme si la pierre voulait respirer, comme si un souffle noir gonflait ses poumons inexistants ; je sens l’odeur du béton brûlé, des haillons pervers et de la foi pourrie. Je retire le rouge à lèvres de ma peau du revers de ma manche, ça laisse une traînée rose et sale, comme une blessure qu’on oublie, mais la couleur revient, elle revient toujours, elle me marque plus fort que les noms que j’ai eus, les corps que j’ai traversés, les guerres intérieures que j’ai perdues. Le lierre serre ma cheville, m’implore presque — ou me retient — alors je tire, j’arrache, j’entends un craquement vivant et je continue d’avancer avec un morceau de corps végétal accroché à moi comme un péché. Psaumes et porcs USB.  Et dans ce monde saturé d’écrans de fumée, de puces sous la peau, de plastique aquatique, de prières et de mystique brisées, quelque chose en moi se soulève, une force ou un gouffre, je ne sais plus — je suis encore en train de marcher, oui, mais chaque pas me dissout un peu, me refond, me recrée, et je me dis que peut-être c’est ça, être vivant — disparaître à chaque seconde pour mieux (re)commencer — tout, absolument tout, même la mort, est un commencement — je marche, je marche et le héron me parle de tarot — arcanes, peut-être je ne sais plus — je vole un rouge à lèvres et la ville explose,  les néons crachent des lettres que je ne peux pas lire (demi-Christ hurle derrière ma tête clous doigts couronne pollution) j’embrasse le béton et le béton m’embrasse et tout s’accélère : retour arrière sang dans les champs de maïs éclats de verre musique punk morte je suis toi et toi et personne le lierre grimpe et descend et m’étouffe peut-être je ris ou je pleure je ne distingue plus la brume de mes larmes je touche un corps qui n’existe pas, qui est moi, qui est eux, qui est l’oiseau le souffle des voitures comme un sabre qui tranche mon cou je saute, je tombe, je flotte, je tombe encore la bière sur le bitume coule rouge rouille et noir chuchote merde à tout je crie avec lui avec moi avec le monde et les anges en plastique s’écrasent sur mes épaules je suis demi-Christ héron chaos et chaque phrase éclate en milliers de fragments je cours je tombe je me relève je disparais je réapparais et la ville est une mer, la croix est un poing, le lierre une langue qui mord et je ris et je hurle et personne ne sait si je suis vivant ou déjà poussière — on s’en fout, en fait — première vision.


14. Feu froid

Impression de 200 pages et cartouche avariée. Le manuscrit reste en l’état sur la planche à découper. Retour de soirée. Estomac vampire mangeur de bille vomissure pas fraîche. Nuit. Il a fait -7 cette nuit — feu froid. Le bois siffle, encore et encore. Buée sur les fenêtres de la chambre. Buée sur les fenêtres du salon. Reste de Beaujolais. Reste de dents. Trou béant. Salive et pourriture. Tache de sang. Bain de bouche. Maux de tête effervescents. La soufflerie s’affaisse et le peu de chaleur restante stagne autour d’un verre vide. Alors, nous sommes tous encore devant cette vitrine du monde. Musique : les corps des femmes marchandises et les drones qui entre dans les immeubles sans frapper. Le sexe et la mort. Pulsion atmosphérique. Défilement. Les débat des voyants boule de cristal et futur diatopique. La guerre aux portes de l’Europe et les câbles sous-marins arrachés. Note pour plus tard : envisager la mort de nos enfants. Connexion lente — plus de connexion. Insomnie et pensées érotiques. Les grosses jambes se touchent et verrouillent l’entrée. J’ai fini par me relever après avoir réussi à échapper à un rêve — passé lourd. Tambour bâtant les hanches, Machine à laver. Signal nocturne. La photo d’un bain au carrelage rouge et blanc. Un espace pour la présence radicale — Il y a toujours un démon qui sommeille sous la boucle d’étain. S’endormir avec Rachmaninov.


13. Le pouvoir rouge

Il y a bien plus de vingt ans, maintenant. Je repense à tout cela tard dans la nuit — et puis… Je rêve que je suis au centre d’un cercle sacré et que John Trudell a de la peinture sur le visage. Le bateau fait le tour d’Alcatraz et du Pouvoir Rouge en lettres capitales. À l’aube, face au rocher, je fume une cigarette avec un clochard céleste — sa compagne dort encore sur la berge. Un Chinois ramasse de l’aluminium. Les phoques ronflent encore sur des palettes. Le câble tendu transporte la foule à l’entrée du dôme, où deux lions somnolent bruyamment. La veille, j’ai fumé une cigarette avec un jeune Navajo à Monument Valley. Une trottinette en plastique au bord de la route turquoise.