Bruno Leyval

Journal & autres notes

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40. L’écharde

Maintenant que les restes de la nuit s’effondrent sur la couette givrée, tandis que le froid tente une incursion sous les draps de velours, je me demande si l’instant n’est pas venu de me lever. J’ai rêvé de Bouddha, dans un champ de blé. Vêtu de sa tunique orange, les pieds nus, il avançait vers moi d’un pas lent, déplaçant quelques grains de poussière du chemin vers l’herbe bordante. Je désirais plonger mes yeux dans les siens, pour qu’il m’y révèle la substance de l’univers, mais en ouvrant les paupières à la lumière du jour, l’éveil se fit d’une banalité déconcertante. Les rêves empreints de sagesse n’ouvrent pas les portes de bois massif, ils s’infusent par les nervures, jusqu’à trouver l’aspérité d’où se détache une écharde, prête à se planter dans l’âme de celui qui consent à l’accueillir. L’écharde a cette particularité — ce pouvoir — de s’infiltrer en profondeur sous la peau du marcheur et de lancer des rappels de sa présence à intervalles réguliers, et cela, tout au long de la marche. Pèlerinage et douleur : celui qui ne connaît pas la souffrance, ne connaît pas la vie — un mendiant au fond d’une ruelle mènera le prince vers le pauvre, l’ascète vers le roseau, le sage vers l’éveil. Une écharde dans le doigt qui pointe vers la lune — pleine.


39. Faire de la place

La nuit dernière, dans la caverne onirique, un numéro de cirque se déployait devant moi. Les cordes tendues vibraient sous des pas silencieux, et les acrobates défiaient la gravité avec une légèreté qui faisait écho à celle que je cherchais dans ma vie éveillée. Il y avait des flammes suspendues, des visages masqués et des gestes lents, presque rituels, comme si chaque mouvement portait le poids et la grâce de siècles entiers — au bord de la piste, la leçon d’un miroir. Il y a dans la vie tant de choses que nous portons par habitude, par distraction, par peur du vide — des souvenirs, des peurs, des traumatismes, des échecs et autres ruptures, toutes ces choses qui alourdissent la marche et nous détournent de nous-mêmes, qui fatiguent l’âme, alors, nous devons faire de la place, non par héroïsme, non par égoïsme, mais par nécessité intérieure — laisser tomber ce qui pèse sans même nous appartenir vraiment, car ce qui est nécessaire est toujours léger, presque invisible et primordial pour rester fidèle à ce mouvement fragile qui nous traverse. Ce que nous portons ainsi n’est pas toujours né de nous ; bien souvent, il s’agit de couches héritées, incorporées, confondues avec l’identité. Bien que je parle de « nous », il s’agit évidemment de moi — je parle de moi, sans aucun doute, de moi et de mon propre chemin. Lorsque j’ai senti germer en moi un profond désir d’allègement, j’ai compris que même ce qui m’avait porté jusque-là devenait trop lourd à transporter. Le dessin, autrefois refuge et respiration, s’était mué en charge silencieuse — un exutoire thérapeutique qui, peu à peu, avait basculé de la libération à l’enfermement total. La vie elle-même pesait, saturée de routines (artistiques) mornes, d’émanations trompeuses et de ces excroissances subtilement nombrilistes que l’on confond trop facilement avec la nécessité d’exister (de s’exposer et de plaire). Alors, sans colère et sans théâtralité, j’ai entrepris une découpe lente et méthodique de la chair du mal, non pour me punir, mais pour m’alléger. Cette « chair » n’était pas une ennemie à abattre, mais une densité accumulée, rendue visible par la métaphore. J’ai retranché ce qui se nourrissait de moi sans me rendre plus vrai ni plus profond, et qui, au contraire, me faisait gratter le fond de puits régressifs. Chaque coupe était une lucidité, chaque renoncement un silence rendu à l’âme — à mon âme, cette chère âme que je m’acharne à polir depuis des lustres. Et dans ce dépouillement patient, j’ai découvert que le mal n’était pas une entité à combattre, mais un poids à déposer au bord du chemin, comme on laisse derrière soi certaines pages de notre livre intérieur. Une fois place nette, quand l’esprit devient aussi clair que le pas est léger, quelque chose cesse de résister et les pensées ne pèsent plus, elles se contentent d’accompagner, alors on n’avance pas mieux, mais on avance plus juste.


38. La pensée empruntée

L’ère industrielle n’a pas brisé le corps, bien au contraire, elle l’a simplement soulagé pour le rendre inutile, elle l’a laissé plus ou moins intact, mais sans destination. Le corps est resté là, présent à lui-même, pendant que la machine accomplissait ce pour quoi il avait autrefois existé, et depuis, nous portons notre chair comme on porte un souvenir, jusqu’à la décomposition, sans savoir exactement à quoi il servait, et pourtant, dans cette inutilité même, le corps s’est mis à attendre — non plus une tâche ou une fonction, mais peut-être un sens plus secret. Aujourd’hui, quelque chose de semblable arrive à l’esprit. L’intelligence artificielle, qui submerge nos vies comme une déferlante, ne nous enlève pas la pensée, bien au contraire, elle la met entre parenthèses, la dispense. Elle pense à notre place, non par intention, mais par efficacité. Et ce qui est plus efficace que nous cesse naturellement de nous demander d’être. Je sens mon cerveau devenir contemplatif, presque décoratif. Il observe des calculs qu’il n’a pas faits, accepte des réponses qu’il n’a pas cherchées. Il ne se trompe plus, mais il ne s’engage plus non plus. Il flotte dans une clarté sans effort, qui ressemble à une fatigue tranquille. La fatigue de l’oisif domestiqué — ou peut-être celle du veilleur qui, libéré de l’action, demeure dans l’attention. Un esprit qui n’est plus requis ne meurt pas, non, il se repeuple d’images, d’opinions, d’émotions… Il devient une chambre meublée par d’autres. Mais parfois, dans le silence entre deux pensées empruntées, quelque chose insiste, une présence sans discours, une intuition nue. Je pense, mais je ne sais plus très bien si c’est moi qui pense, ou si je consens à une pensée déjà là — ou si je me rends disponible à ce qui pense à travers moi. Peut-être est-ce cela, désormais, être humain, habiter un corps qui n’est plus nécessaire, abriter un esprit qui n’est plus indispensable, et continuer pourtant à éprouver le poids obscur d’exister. Mais ce poids, à force d’être porté, devient presque une prière. Penser alors — non pour résoudre, non pour produire — mais pour sentir que l’on est encore là, et peut-être pas seul. Comme on écrit dans un carnet que personne ne lira, non seulement pour se prouver que l’on n’est pas entièrement superflu, mais pour laisser une trace à quelque chose qui, silencieusement, nous regarde. Penser, dès lors, serait un acte de résistance — ou mieux encore, une forme d’espérance, de foi immobile.


37. S’accrocher à la sève

Un long plan séquence imprimé sur une pellicule de noir et de blanc, à l’est de tout, dans la boue des larmes et des tourments, comme pour enregistrer la douleur et la diffuser sur grand écran. Travelling avant sur la route, gros plan sur la branche qui suinte encore. Et maintenant que je suis arrivé au bord de tout, là où la quête a fini par me déposer, là où je chancelle encore comme une feuille qui s’accroche à la sève, je ne peux que constater l’ampleur du chemin parcouru l’année passée. Changement en profondeur. Les chants grégoriens caressent les murs — la tapisserie lépreuse retrouve l’éclat du palais des anges. La création chante à nouveau aux oreilles du fou. Je me souviens de ce jour où je l’ai arrachée, où les traces et autres ratures griffonnées se sont envolées. Jour béni où un fil s’est tissé — un trait fin qui relie les deux pôles sur la même carte. Juste Un. À chaque jour son tirage — carte duelle réunifiée, et j’observe les mésanges et les rouges-gorges dans le lilas voisin qui bourgeonne déjà en hiver. C’est donc cela la béatitude ? C’est donc cela être arrivé au bord de tout ? Un océan fait de dunes sèches et de rêves colorés. J’ai le souvenir d’un désert et d’une halte impromptue ou j’ai fait la rencontre d’un scorpion doré à la longue barbe poivrée. Un maître arrive toujours quand le disciple est prêt. Au fond, il ne reste que des questions sans réponse et de nouveaux livres sur les étagères. Chaque livre est une ouverture, chaque mot une faille, chaque phrase un miroir et chaque parcelle de ce journal un espace mouvant qui oscille entre révélation, doute et ouverture. S’accrocher à la sève… À mi-chemin entre la foi et la folie.


36. À l’encre turquoise

Rien de plus écrit à l’encre turquoise sur un post-it jaune posé là, sur la table basse, à côté de ce petit présentoir en plastique transparent au socle noir renfermant deux dés à jouer rouges aux points blancs sur lequel est gravé Las Vegas — roulette et cycle total, et je ne sais plus depuis combien de temps je les regarde, de manière obsessionnelle, comme si chacun de leurs points portait la totalité du monde — de mon monde, de l’arcane 21, et de l’incarnation, et de la fin de la quête pour l’expérience — et comme si la somme de leurs faces n’était pas simplement dix (10), mais le signal d’un mouvement souterrain dont je perçois les frémissements dans chaque cellule de mon corps, et il m’est impossible de distinguer si ce vertige qui s’empare de moi est la fatigue, la somnolence, ou une présence étrangère qui glisse à l’intérieur de mon être — et je sens d’abord un fourmillement dans la plante des pieds qui remonte lentement comme du lierre dans mes jambes, et mes reins et mes épaules et tout mon corps devient un terrain vague de sensations diffuses, et je me demande si ce n’est pas un voyage astral que j’ai oublié de préparer, mal accompagné, ou juste une absence passagère mais intense, et tandis que je me laisse dériver, mes pensées se confondent avec l’ombre du post-it et avec la couleur du soleil que sa surface porte, et je me persuade que l’encre s’efface lentement comme un mirage en plein désert comme si ce rien de plus avait été écrit avec de l’encre de citron fragile et amère, et toute ma conscience est suspendue entre la matérialité du papier et le vertige de ce chiffre dix (10) qui revient partout dans mon quotidien sans que je puisse l’arrêter ou le comprendre, et je me dis qu’il faudra peut-être toute une vie pour revenir à cette sensation et pour savoir si elle était un avertissement ou seulement la manière dont le monde s’exprime quand on ose le regarder vraiment, et alors je reste là immobile regardant les dés et le post-it et le vide autour et tout ce qui m’arrive à la fois sans rien pouvoir faire sinon sentir et attendre que la lumière change, que l’encre se dissolve, que le temps se replie et que quelque chose arrive ou pas. Bouddha — une simple statuette posée là sur un post-it vierge maintenant comme si tout ce qui l’entoure pouvait l’emporter et comme si le moindre souffle de vent pouvait emporter l’encre qui déjà s’est effacée dans ma mémoire, et je reste là à regarder cette figure immobile et fragile et je pense à toutes les forces invisibles qui agitent l’air et la poussière et le temps lui-même et qui pourtant n’atteignent pas cette petite présence qui résiste, et je me demande si ce post-it est là pour protéger la statuette ou si la statuette existe seulement parce que le post-it la retient de disparaître, et je sens un léger tremblement dans mes doigts comme si la contemplation elle-même était une expérience physique et que le monde entier se concentrait dans ce petit objet et dans la fragilité du papier qui le soutient, et je reste ainsi suspendu entre le réel et l’illusion incapable de décider laquelle des deux domine mais conscient que la vigilance de l’esprit est nécessaire pour que le fragile ne se dissolve pas dans l’air comme un rêve effacé par la lumière.


35. Déconstruction

Apprendre à se connaître est une vaste entreprise de déconstruction. Car pour savoir qui nous sommes vraiment, pour éveiller ce (moi) intérieur, il faut accepter de dépouiller le mirage de ce que nous croyons être. Ce n’est pas une quête simple et rapide, oh non, mais un frémissement lent et permanent, un dialogue silencieux avec notre essence. Toucher du doigt ce noyau vital est l’aventure d’une vie, parfois lumineuse, parfois tissée d’ombre. Ombre et lumière, encore. Pour cela, chacun suit sa propre Voie. La mienne fut tracée par l’art. J’ai toujours considéré l’art non comme un moyen d’exposition (de l’ego), de maîtrise (du médium) ou de réussite sociale (capitaliste), mais comme un passage vers l’élévation spirituelle, une sorte de rituel quotidien qui ouvre les portes invisibles de l’âme. L’art, pour moi, est sacré, car il est un souffle profond, un miroir et une offrande à ce que nous portons de plus vrai, de plus précieux en nous : notre être essentiel. Cette posture, malgré certaines dérives — égarements nécessaires pour éclairer le chemin — est celle d’un créatif qui place la richesse de l’œuvre au-dessus de la récolte matérielle. Car c’est dans l’œuvre, et non dans ses retombées, que réside la véritable lumière, celle qui révèle l’invisible et fait vibrer le monde. L’être essentiel, lui, ne se laisse ni saisir ni nommer — il est ce murmure impalpable et silencieux derrière le tumulte de nos pensées, cette étincelle qui persiste même quand tout autour s’effondre. Il n’a ni forme ni contours, et pourtant, il habite chaque geste, chaque goutte d’encre noire déposée sur le papier, chaque mot prononcé au vent ou écrit dans le moindre carnet — journal sacré. L’art devient alors le langage décrypté qui le fait apparaître, la main qui trace sa présence sur le papier, comme sur le monde. Le créateur, en touchant cet être, n’invente rien, car il ne fait que révéler ce qui existait déjà, comme on ouvre une fenêtre sur un ciel intérieur que personne d’autre ne peut voir, que personne ne peut imaginer. C’est là que réside le secret de l’œuvre véritable, c’est là que tout est contenu. C’est dans cette capacité à nous mettre en contact avec notre abîme personnel, notre profondeur, à nous rappeler que nous sommes bien plus que ce que nous croyons être. Chaque dessin, chaque texte, chaque poème, chaque souffle créatif devient alors un pont vers cette essence fragile et poétique — un passage qui nous invite à la caresser dans l’espoir d’une rencontre, non pas comme un objet à posséder, mais comme un feu vivant à alimenter pour grandir sous sa chaleur bienveillante.


34. [Silence]

Une mésange charbonnière se pose sur le rebord de la fenêtre. Le froid hivernal se reflète sur le jaune de sa parure. Particules en suspension — la lenteur des cristaux liquides. C’est un mécanisme extraordinairement délicat — si délicat même qu’il ne se révèle qu’au prix d’un [Silence] prolongé, d’un retrait presque total du monde — un dispositif invisible dont le champ de réceptivité semble ne connaître aucune limite, comme s’il pouvait absorber indifféremment le frémissement le plus infime et l’ébranlement le plus vaste, et c’est précisément dans cette ouverture sans bornes, dans cette disponibilité tendue jusqu’à l’extrême, que s’est imposée à moi, lentement, inexorablement, la découverte de la grandeur des choses, non pas leur grandeur spectaculaire ou triomphante, ni même la grandeur fantasmée par tout apprentissage spirituel, mais cette grandeur obscure, enfouie en chacun de nous, presque accablante, qui se manifeste lorsque l’on comprend enfin que rien n’est insignifiant, que chaque détail, chaque inflexion, la moindre pause — même le [Silence] lui-même — participe d’un ordre plus vaste, insondable, auquel il ne nous est donné d’accéder que par cette manière singulière, fragile et pourtant irrévocable, qui m’a été impartie comme une nécessité plutôt que comme un choix.


33. Un nouveau cycle

Chaque année, dit-on, apporte son lot de changements, formule usée jusqu’à la corde, comme si le simple ajout d’un jour au calendrier suffisait à produire l’illusion d’un mouvement, et pourtant, à mesure que l’on s’enfonce dans cette pensée apparemment anodine, quelque chose résiste et s’obstine, car il devient impossible de réduire ce passage à une simple arithmétique du temps, à une rotation de plus autour d’un axe déjà bien fatigué. Effectivement, cette nouvelle année — qui n’arrive pas innocemment, mais à la suite d’une année de seuil (marquée par le chiffre 9), d’une année suspendue entre ce qui ne pouvait plus durer et ce qui n’osait pas encore advenir — se présente comme une rupture silencieuse et totale, annonçant un bouleversement intégral, une reconfiguration des attentes, des peurs et des gestes les plus élémentaires. Elle ne s’ajoute pas aux précédentes, elle les recouvre, les annule, les engloutit pour les dissoudre. C’est dans ce mouvement lent et irrévocable que s’impose l’idée troublante qu’il ne s’agit plus d’un simple recommencement, mais de l’ouverture d’un nouveau cycle (marqué par le chiffre 10) dont nul ne peut encore dire s’il porte en lui la promesse d’un ordre retrouvé, d’une communication plus haute, ou la confirmation d’un dérèglement définitif. Un sacrifice temporaire ouvre à une vérité plus haute — un retrait du monde pour une fusion cosmique — ce que je comprends aujourd’hui : le non-agir m’évitera les luttes de demain. Alors, après cette année où une profonde transformation (métanoïa) s’est opérée en moi, je choisis (s’agit-il vraiment d’un choix ?) de continuer sur le chemin qui est le mien, avec ferveur et conviction, et de voir autrement, encore et toujours, pour comprendre profondément — l’Œil, le cœur et l’esprit grands ouverts.


32. Introspection

L’introspection consciente devient un vertige, un basculement complet — un renversement, du domaine de la pure inversion, où chaque pensée, chaque souffle, chaque frémissement du corps s’étire en échos infinis, cassure du temps, allongement comme un fil incandescent que l’on suit dans l’ombre de soi (Soi), tandis que l’écriture intuitive surgit — une rivière d’images liquides en fusion qui s’écoule comme la lave sur les pentes du volcan, brûlantes, venues du sommeil et de l’inconscient — du supraconscient, où les mots tombent sans contrôle, s’écroulent puis s’échouent et se brisent et se recomposent enfin, lames sacrées qui caressent le rivage, messagers de désirs oubliés (enfouis), de blessures silencieuses et de vérités qui consument, et qui brûlent encore, et dans ce tumulte où tout semble prêt à s’effondrer, il faut attendre, attendre patiemment, ne rien faire, ne rien décider, sentir les tempêtes émotionnelles se dissiper lentement, respirer la houle et se calmer, écouter le murmure derrière le chaos, car c’est seulement dans cette patience hallucinée, dans ce vertige habité, que l’intuition se déploie et que la clarté surgit, et que chaque élan de vie peut enfin devenir un acte sacré, un pont fragile jeté entre l’ombre et la lumière intérieure, entre ce qui est et ce qui cherche à naître sur le Chemin. Il y a des bagages lourds, bien trop lourds pour celui qui, porteur fébrile, avance à découvert sur le seuil du monde — charges opaques faites de noms hérités, de dettes invisibles, de promesses fossilisées, de peurs transmises comme des reliques, de mains en mains, de corps en corps, de gènes en gènes, de mères en filles, de pères en fils, et ces bagages tirent vers le bas, ralentissent le pas, imposent une gravité étrangère au mouvement même du Chemin, car ce qui pèse n’est pas tant le poids que l’attachement au poids, la croyance qu’il faudrait tout emporter pour être entier, alors qu’à mesure que l’ascèse creuse, une évidence s’infiltre, lente et irréfutable : certaines charges ne sont pas à porter, mais à laisser tomber, non par rejet ou par violence, mais par usure douce, par consentement au vide, comme on abandonne sur le bord de la route des objets devenus creux et muets, et le porteur enfin délesté, découvre que marcher n’est pas avancer chargé de sens, mais accepter de les perdre tous, de s’en défaire et de laisser derrière soi ce qui voulait les définir, jusqu’à ce que le corps allégé, devienne lui-même passage, et que le chemin ne soit plus devant, mais à travers.