Bruno Leyval

Journal & autres notes

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Hara Hara Mahadeva

Hara Hara Mahadeva — syllabes torsadées comme une pâte dans la bouche de mon monde — et de la bave se déplie comme une fumée d’opium sacré. Les épithètes s’entrechoquent, hara / mahadeva, éclats de lames rituelles tournoyant dans le vent noir. Dans les couloirs d’un temple qui n’existe peut-être pas, peut-être plus, bref, les fidèles scandent — ou sont scandés par — la prière, chaque voix détachée de son corps, flottant comme une peau sèche. La reine Padmini, spectre incandescent au bord du brasier, souffle les mots dans un tunnel déformé : hara hara mahadeva — et les dizaines de milliers de femmes deviennent un seul cri fracturé, un seul battement de tambour, et les flammes dévorent les frontières entre chair et histoire, et l’invocation se tord, se répand, se réincarne dans la poussière rouge. La route qui mène au silo (élévateur à godets ou à vis sans fin, air pulsé) est recouverte de rouille glissante. Plus tard — ou plus tôt — les soldats marathes, fièvres en armure, brandissent le même mantra comme une grenade de son, un éclat de divinité pulvérisé sur le champ de guerre. De la poudre, sans doute. Du fard à joues, certainement. Le cri roule, dégringole, ricoche, et Shiva marche peut-être entre les ombres, peut-être dans les nerfs mêmes de ceux qui l’appellent. Tout se superpose : temple, bataille, brasier, prière — une coupure cosmique. Sur l’écran monochrome qui grésille, restent les vestiges d’un voyage altéré. De la sagesse, il en demeure quelques traces, bien sûr — de la poussière d’or sous un tapis de cachemire. Je ne rentre plus dans les habits bariolés, temples d’ego, mystification du paraître. Alors le décor se replie sur lui-même, rideaux de pixels, saccades d’ombres, pelures numériques. Un cercle d’énergie au centre d’une cour. Le monde fait un bruit de néon cassé, un chuintement humide, comme si quelqu’un recyclait des souvenirs dans une arrière-boutique clandestine. Les phrases se dévissent, tombent au sol, insectes nerveux qui cherchent une issue. Pixel mort, encore. Je traverse l’image. Je l’ouvre au cutter. Derrière, rien qu’un corridor rempli de doubles usés, d’autres moi, d’autres versions de moi, des silhouettes frottées à la cendre, qui murmurent mes anciens noms avec la lenteur d’un disque dur fatigué. Ils me tendent leurs costumes flétris — velours, polyester, plastique, morve et sécrétions, mensonges cousus main — et je les refuse tous. Trop serrés, trop chargés de versions antiques & mortes. Alors je marche nu dans la langue. J’arrache les coutures du réel, tire les fils qui dépassent, et tout se démaquille : la ville, les heures, le corps. Une chute contrôlée dans un espace qui grésille (encore) comme une antenne sous acide. Quelque part, une radio pirate diffuse un mode d’emploi pour sortir de soi-même, une sorte de voyage astral, mais les instructions sont en désordre, cryptées, renversées par un vent toxique. Je continue quand même. Je découpe la nuit en fragments utilisables. Je les assemble au hasard : un silence, deux clignotements, un souffle, un masque-visage. Et sous mes doigts, ça bâtit une machine instable, une prière bancale, quelque chose qui ressemble peut-être à un retour — ou à un glitch plus profond. Hara Hara Mahadeva.