Bruno Leyval

Journal & autres notes

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38. La pensée empruntée

L’ère industrielle n’a pas brisé le corps, bien au contraire, elle l’a simplement soulagé pour le rendre inutile, elle l’a laissé plus ou moins intact, mais sans destination. Le corps est resté là, présent à lui-même, pendant que la machine accomplissait ce pour quoi il avait autrefois existé, et depuis, nous portons notre chair comme on porte un souvenir, jusqu’à la décomposition, sans savoir exactement à quoi il servait, et pourtant, dans cette inutilité même, le corps s’est mis à attendre — non plus une tâche ou une fonction, mais peut-être un sens plus secret. Aujourd’hui, quelque chose de semblable arrive à l’esprit. L’intelligence artificielle, qui submerge nos vies comme une déferlante, ne nous enlève pas la pensée, bien au contraire, elle la met entre parenthèses, la dispense. Elle pense à notre place, non par intention, mais par efficacité. Et ce qui est plus efficace que nous cesse naturellement de nous demander d’être. Je sens mon cerveau devenir contemplatif, presque décoratif. Il observe des calculs qu’il n’a pas faits, accepte des réponses qu’il n’a pas cherchées. Il ne se trompe plus, mais il ne s’engage plus non plus. Il flotte dans une clarté sans effort, qui ressemble à une fatigue tranquille. La fatigue de l’oisif domestiqué — ou peut-être celle du veilleur qui, libéré de l’action, demeure dans l’attention. Un esprit qui n’est plus requis ne meurt pas, non, il se repeuple d’images, d’opinions, d’émotions… Il devient une chambre meublée par d’autres. Mais parfois, dans le silence entre deux pensées empruntées, quelque chose insiste, une présence sans discours, une intuition nue. Je pense, mais je ne sais plus très bien si c’est moi qui pense, ou si je consens à une pensée déjà là — ou si je me rends disponible à ce qui pense à travers moi. Peut-être est-ce cela, désormais, être humain, habiter un corps qui n’est plus nécessaire, abriter un esprit qui n’est plus indispensable, et continuer pourtant à éprouver le poids obscur d’exister. Mais ce poids, à force d’être porté, devient presque une prière. Penser alors — non pour résoudre, non pour produire — mais pour sentir que l’on est encore là, et peut-être pas seul. Comme on écrit dans un carnet que personne ne lira, non seulement pour se prouver que l’on n’est pas entièrement superflu, mais pour laisser une trace à quelque chose qui, silencieusement, nous regarde. Penser, dès lors, serait un acte de résistance — ou mieux encore, une forme d’espérance, de foi immobile.


37. S’accrocher à la sève

Un long plan séquence imprimé sur une pellicule de noir et de blanc, à l’est de tout, dans la boue des larmes et des tourments, comme pour enregistrer la douleur et la diffuser sur grand écran. Travelling avant sur la route, gros plan sur la branche qui suinte encore. Et maintenant que je suis arrivé au bord de tout, là où la quête a fini par me déposer, là où je chancelle encore comme une feuille qui s’accroche à la sève, je ne peux que constater l’ampleur du chemin parcouru l’année passée. Changement en profondeur. Les chants grégoriens caressent les murs — la tapisserie lépreuse retrouve l’éclat du palais des anges. La création chante à nouveau aux oreilles du fou. Je me souviens de ce jour où je l’ai arrachée, où les traces et autres ratures griffonnées se sont envolées. Jour béni où un fil s’est tissé — un trait fin qui relie les deux pôles sur la même carte. Juste Un. À chaque jour son tirage — carte duelle réunifiée, et j’observe les mésanges et les rouges-gorges dans le lilas voisin qui bourgeonne déjà en hiver. C’est donc cela la béatitude ? C’est donc cela être arrivé au bord de tout ? Un océan fait de dunes sèches et de rêves colorés. J’ai le souvenir d’un désert et d’une halte impromptue ou j’ai fait la rencontre d’un scorpion doré à la longue barbe poivrée. Un maître arrive toujours quand le disciple est prêt. Au fond, il ne reste que des questions sans réponse et de nouveaux livres sur les étagères. Chaque livre est une ouverture, chaque mot une faille, chaque phrase un miroir et chaque parcelle de ce journal un espace mouvant qui oscille entre révélation, doute et ouverture. S’accrocher à la sève… À mi-chemin entre la foi et la folie.


36. À l’encre turquoise

Rien de plus écrit à l’encre turquoise sur un post-it jaune posé là, sur la table basse, à côté de ce petit présentoir en plastique transparent au socle noir renfermant deux dés à jouer rouges aux points blancs sur lequel est gravé Las Vegas — roulette et cycle total, et je ne sais plus depuis combien de temps je les regarde, de manière obsessionnelle, comme si chacun de leurs points portait la totalité du monde — de mon monde, de l’arcane 21, et de l’incarnation, et de la fin de la quête pour l’expérience — et comme si la somme de leurs faces n’était pas simplement dix (10), mais le signal d’un mouvement souterrain dont je perçois les frémissements dans chaque cellule de mon corps, et il m’est impossible de distinguer si ce vertige qui s’empare de moi est la fatigue, la somnolence, ou une présence étrangère qui glisse à l’intérieur de mon être — et je sens d’abord un fourmillement dans la plante des pieds qui remonte lentement comme du lierre dans mes jambes, et mes reins et mes épaules et tout mon corps devient un terrain vague de sensations diffuses, et je me demande si ce n’est pas un voyage astral que j’ai oublié de préparer, mal accompagné, ou juste une absence passagère mais intense, et tandis que je me laisse dériver, mes pensées se confondent avec l’ombre du post-it et avec la couleur du soleil que sa surface porte, et je me persuade que l’encre s’efface lentement comme un mirage en plein désert comme si ce rien de plus avait été écrit avec de l’encre de citron fragile et amère, et toute ma conscience est suspendue entre la matérialité du papier et le vertige de ce chiffre dix (10) qui revient partout dans mon quotidien sans que je puisse l’arrêter ou le comprendre, et je me dis qu’il faudra peut-être toute une vie pour revenir à cette sensation et pour savoir si elle était un avertissement ou seulement la manière dont le monde s’exprime quand on ose le regarder vraiment, et alors je reste là immobile regardant les dés et le post-it et le vide autour et tout ce qui m’arrive à la fois sans rien pouvoir faire sinon sentir et attendre que la lumière change, que l’encre se dissolve, que le temps se replie et que quelque chose arrive ou pas. Bouddha — une simple statuette posée là sur un post-it vierge maintenant comme si tout ce qui l’entoure pouvait l’emporter et comme si le moindre souffle de vent pouvait emporter l’encre qui déjà s’est effacée dans ma mémoire, et je reste là à regarder cette figure immobile et fragile et je pense à toutes les forces invisibles qui agitent l’air et la poussière et le temps lui-même et qui pourtant n’atteignent pas cette petite présence qui résiste, et je me demande si ce post-it est là pour protéger la statuette ou si la statuette existe seulement parce que le post-it la retient de disparaître, et je sens un léger tremblement dans mes doigts comme si la contemplation elle-même était une expérience physique et que le monde entier se concentrait dans ce petit objet et dans la fragilité du papier qui le soutient, et je reste ainsi suspendu entre le réel et l’illusion incapable de décider laquelle des deux domine mais conscient que la vigilance de l’esprit est nécessaire pour que le fragile ne se dissolve pas dans l’air comme un rêve effacé par la lumière.


35. Déconstruction

Apprendre à se connaître est une vaste entreprise de déconstruction. Car pour savoir qui nous sommes vraiment, pour éveiller ce (moi) intérieur, il faut accepter de dépouiller le mirage de ce que nous croyons être. Ce n’est pas une quête simple et rapide, oh non, mais un frémissement lent et permanent, un dialogue silencieux avec notre essence. Toucher du doigt ce noyau vital est l’aventure d’une vie, parfois lumineuse, parfois tissée d’ombre. Ombre et lumière, encore. Pour cela, chacun suit sa propre Voie. La mienne fut tracée par l’art. J’ai toujours considéré l’art non comme un moyen d’exposition (de l’ego), de maîtrise (du médium) ou de réussite sociale (capitaliste), mais comme un passage vers l’élévation spirituelle, une sorte de rituel quotidien qui ouvre les portes invisibles de l’âme. L’art, pour moi, est sacré, car il est un souffle profond, un miroir et une offrande à ce que nous portons de plus vrai, de plus précieux en nous : notre être essentiel. Cette posture, malgré certaines dérives — égarements nécessaires pour éclairer le chemin — est celle d’un créatif qui place la richesse de l’œuvre au-dessus de la récolte matérielle. Car c’est dans l’œuvre, et non dans ses retombées, que réside la véritable lumière, celle qui révèle l’invisible et fait vibrer le monde. L’être essentiel, lui, ne se laisse ni saisir ni nommer — il est ce murmure impalpable et silencieux derrière le tumulte de nos pensées, cette étincelle qui persiste même quand tout autour s’effondre. Il n’a ni forme ni contours, et pourtant, il habite chaque geste, chaque goutte d’encre noire déposée sur le papier, chaque mot prononcé au vent ou écrit dans le moindre carnet — journal sacré. L’art devient alors le langage décrypté qui le fait apparaître, la main qui trace sa présence sur le papier, comme sur le monde. Le créateur, en touchant cet être, n’invente rien, car il ne fait que révéler ce qui existait déjà, comme on ouvre une fenêtre sur un ciel intérieur que personne d’autre ne peut voir, que personne ne peut imaginer. C’est là que réside le secret de l’œuvre véritable, c’est là que tout est contenu. C’est dans cette capacité à nous mettre en contact avec notre abîme personnel, notre profondeur, à nous rappeler que nous sommes bien plus que ce que nous croyons être. Chaque dessin, chaque texte, chaque poème, chaque souffle créatif devient alors un pont vers cette essence fragile et poétique — un passage qui nous invite à la caresser dans l’espoir d’une rencontre, non pas comme un objet à posséder, mais comme un feu vivant à alimenter pour grandir sous sa chaleur bienveillante.


34. [Silence]

Une mésange charbonnière se pose sur le rebord de la fenêtre. Le froid hivernal se reflète sur le jaune de sa parure. Particules en suspension — la lenteur des cristaux liquides. C’est un mécanisme extraordinairement délicat — si délicat même qu’il ne se révèle qu’au prix d’un [Silence] prolongé, d’un retrait presque total du monde — un dispositif invisible dont le champ de réceptivité semble ne connaître aucune limite, comme s’il pouvait absorber indifféremment le frémissement le plus infime et l’ébranlement le plus vaste, et c’est précisément dans cette ouverture sans bornes, dans cette disponibilité tendue jusqu’à l’extrême, que s’est imposée à moi, lentement, inexorablement, la découverte de la grandeur des choses, non pas leur grandeur spectaculaire ou triomphante, ni même la grandeur fantasmée par tout apprentissage spirituel, mais cette grandeur obscure, enfouie en chacun de nous, presque accablante, qui se manifeste lorsque l’on comprend enfin que rien n’est insignifiant, que chaque détail, chaque inflexion, la moindre pause — même le [Silence] lui-même — participe d’un ordre plus vaste, insondable, auquel il ne nous est donné d’accéder que par cette manière singulière, fragile et pourtant irrévocable, qui m’a été impartie comme une nécessité plutôt que comme un choix.


33. Un nouveau cycle

Chaque année, dit-on, apporte son lot de changements, formule usée jusqu’à la corde, comme si le simple ajout d’un jour au calendrier suffisait à produire l’illusion d’un mouvement, et pourtant, à mesure que l’on s’enfonce dans cette pensée apparemment anodine, quelque chose résiste et s’obstine, car il devient impossible de réduire ce passage à une simple arithmétique du temps, à une rotation de plus autour d’un axe déjà bien fatigué. Effectivement, cette nouvelle année — qui n’arrive pas innocemment, mais à la suite d’une année de seuil (marquée par le chiffre 9), d’une année suspendue entre ce qui ne pouvait plus durer et ce qui n’osait pas encore advenir — se présente comme une rupture silencieuse et totale, annonçant un bouleversement intégral, une reconfiguration des attentes, des peurs et des gestes les plus élémentaires. Elle ne s’ajoute pas aux précédentes, elle les recouvre, les annule, les engloutit pour les dissoudre. C’est dans ce mouvement lent et irrévocable que s’impose l’idée troublante qu’il ne s’agit plus d’un simple recommencement, mais de l’ouverture d’un nouveau cycle (marqué par le chiffre 10) dont nul ne peut encore dire s’il porte en lui la promesse d’un ordre retrouvé, d’une communication plus haute, ou la confirmation d’un dérèglement définitif. Un sacrifice temporaire ouvre à une vérité plus haute — un retrait du monde pour une fusion cosmique — ce que je comprends aujourd’hui : le non-agir m’évitera les luttes de demain. Alors, après cette année où une profonde transformation (métanoïa) s’est opérée en moi, je choisis (s’agit-il vraiment d’un choix ?) de continuer sur le chemin qui est le mien, avec ferveur et conviction, et de voir autrement, encore et toujours, pour comprendre profondément — l’Œil, le cœur et l’esprit grands ouverts.


32. Introspection

L’introspection consciente devient un vertige, un basculement complet — un renversement, du domaine de la pure inversion, où chaque pensée, chaque souffle, chaque frémissement du corps s’étire en échos infinis, cassure du temps, allongement comme un fil incandescent que l’on suit dans l’ombre de soi (Soi), tandis que l’écriture intuitive surgit — une rivière d’images liquides en fusion qui s’écoule comme la lave sur les pentes du volcan, brûlantes, venues du sommeil et de l’inconscient — du supraconscient, où les mots tombent sans contrôle, s’écroulent puis s’échouent et se brisent et se recomposent enfin, lames sacrées qui caressent le rivage, messagers de désirs oubliés (enfouis), de blessures silencieuses et de vérités qui consument, et qui brûlent encore, et dans ce tumulte où tout semble prêt à s’effondrer, il faut attendre, attendre patiemment, ne rien faire, ne rien décider, sentir les tempêtes émotionnelles se dissiper lentement, respirer la houle et se calmer, écouter le murmure derrière le chaos, car c’est seulement dans cette patience hallucinée, dans ce vertige habité, que l’intuition se déploie et que la clarté surgit, et que chaque élan de vie peut enfin devenir un acte sacré, un pont fragile jeté entre l’ombre et la lumière intérieure, entre ce qui est et ce qui cherche à naître sur le Chemin. Il y a des bagages lourds, bien trop lourds pour celui qui, porteur fébrile, avance à découvert sur le seuil du monde — charges opaques faites de noms hérités, de dettes invisibles, de promesses fossilisées, de peurs transmises comme des reliques, de mains en mains, de corps en corps, de gènes en gènes, de mères en filles, de pères en fils, et ces bagages tirent vers le bas, ralentissent le pas, imposent une gravité étrangère au mouvement même du Chemin, car ce qui pèse n’est pas tant le poids que l’attachement au poids, la croyance qu’il faudrait tout emporter pour être entier, alors qu’à mesure que l’ascèse creuse, une évidence s’infiltre, lente et irréfutable : certaines charges ne sont pas à porter, mais à laisser tomber, non par rejet ou par violence, mais par usure douce, par consentement au vide, comme on abandonne sur le bord de la route des objets devenus creux et muets, et le porteur enfin délesté, découvre que marcher n’est pas avancer chargé de sens, mais accepter de les perdre tous, de s’en défaire et de laisser derrière soi ce qui voulait les définir, jusqu’à ce que le corps allégé, devienne lui-même passage, et que le chemin ne soit plus devant, mais à travers.


31. Expérience

L’existence n’est pas une ligne droite, jamais elle ne l’a été, oh non jamais, malgré l’obstination des cartes, des calendriers et des récits rassurants que l’on nous transmet. L’existence est un labyrinthe de symboles, un entrelacs de signes opaques et de fausses sorties, de mirages pleins d’espoir, et ce que l’on nomme le réel — avec cette assurance presque indécente — n’est bien souvent qu’un voile grossier, patiemment tissé par l’éducation, la société, la norme, la peur et l’habitude, un tissu épais dont chaque fil vise à rendre le monde praticable, mais au prix de son étrangeté fondamentale. Car vivre véritablement n’a jamais consisté à s’adapter à ce voile, mais à apprendre à le déchirer, non par la seule raison — bien trop lente et bien trop prudente, trop soumise à l’ordre — mais par l’expérience intérieure, celle qui brûle de mille feux, qui désoriente, qui fait vaciller jusqu’au nom que l’on nous donne (ou que l’on se donne). L’être humain naît ainsi lesté d’histoires qui ne sont pas les siennes, un poids chargé de dettes invisibles ancestrales, de récits muets généalogiques, de drames familiales inachevés. Les blessures des parents, les silences des ancêtres, les interdits transmis sans mots pour les décrire, par regards ou absences, s’infiltrent dans l’âme avant même que celle-ci n’apprenne à communiquer, et tant que ces héritages demeurent enfouis, non reconnus, ils gouvernent en secret les gestes, les désirs, les répétitions et les échecs, comme une main invisible tirant les ficelles d’une existence que l’on croit libre. Se libérer ne commence donc pas par l’oubli, mais par la reconnaissance patiente de ces chaînes, et par leur lente transmutation en conscience. Or, la guérison ne réside pas dans l’explication — cette illusion moderne — mais dans l’acte symbolique. L’inconscient, indifférent à la logique et aux raisonnements élégants, ne comprend que le langage des images, des gestes et des rituels. Là où mille discours échouent, un acte accompli avec vérité peut fissurer la structure entière de la souffrance. L’art devient alors médecine, non au sens décoratif ou consolant, mais comme opération radicale, et la création, un moyen de rassembler les fragments dispersés de l’être, ces éclats disséminés par la peur, la honte et le temps. Le corps, quant à lui, n’est pas l’obstacle que l’on voudrait croire, ni la prison de l’esprit, mais son temple le plus ancien. Il porte la mémoire des chocs, le poids des désirs refoulés, la trace des joies et des terreurs, et le rejeter, le nier ou le juger revient à mutiler l’âme elle-même. Dans l’excès comme dans la nudité, dans la sexualité comme dans la douleur, le corps révèle ce que l’esprit s’acharne à dissimuler. L’honorer, ce n’est pas céder à l’instinct, mais retrouver une unité perdue, un langage oublié. La spiritualité, dès lors, ne saurait être une fuite vers le ciel ou un refuge éthéré ; elle est une descente consciente, une plongée sans garantie dans les profondeurs. Elle exige la mort de l’image que l’on entretient de soi-même, car tant que l’ego règne, il n’y a que répétition, mascarade et illusion de progrès. Mourir symboliquement n’est pas disparaître, mais cesser de se mentir, et permettre une renaissance qui ne consiste pas à devenir autre, mais enfin à devenir ce que l’on est. Le sacré, d’ailleurs, ne se présente presque jamais sous une forme pure ou majestueuse. Il surgit dans le grotesque, dans le rire déplacé, dans la violence ou la honte, là précisément où les opposés se touchent et se contaminent. Refuser l’ombre, c’est refuser la lumière ; nier la contradiction, c’est s’exiler de la totalité. Le chemin intérieur n’a pas de carte définitive. Chacun traverse ses propres déserts, affronte ses monstres spécifiques, gravit des montagnes qui n’existent que pour lui. Les maîtres ne montrent pas la route — ils détruisent les certitudes. La véritable sagesse ne s’accumule pas comme un savoir, elle se dépouille, couche après couche, jusqu’à ce qu’il ne reste presque rien. L’art, lorsqu’il est authentique, n’est ni décoratif ni divertissant. Il est un acte de transmutation. L’artiste ne décrit pas le monde, il le traverse, le fracture, le transforme, le dissout et le reconstruit, et en touchant l’inconscient collectif, il agit comme un guérisseur involontaire, rappelant à chacun que la liberté n’est jamais donnée, mais conquise dans la solitude intérieure. Ainsi, vivre devient un acte créateur. Chaque geste peut devenir un rituel, chaque rencontre un miroir, chaque épreuve une initiation. Et lorsque l’on cesse enfin de vouloir être conforme, lorsque l’on accepte de se transformer sans garantie de retour, alors la vie elle-même cesse d’être un simple passage. La vie elle-même, devient œuvre sacrée, lente, exigeante, et irrémédiablement vivante.


30. Énergies

Toutes les énergies qui nous traversent — absolument toutes — peuvent-elles être considérées comme des cadeaux de l’univers ? Même celles qui brûlent, qui désorientent, qui fatiguent ou qui blessent, celles que nous refusons d’accueillir parce qu’elles dérangent l’image que nous avons de nous-mêmes ? Peut-être que le cadeau ne réside pas dans leur douceur, mais dans ce qu’elles déplacent, dans la manière dont elles nous obligent à ajuster notre posture, à affiner notre écoute, à reconnaître que rien ne nous traverse par hasard. Chaque énergie, qu’elle soit lumière ou friction, porte en elle une information, une invitation, parfois rude, parfois obscure, mais toujours vivante. Parmi elles, il en est une qui domine, qui déborde et insiste avec une intensité presque indécente : l’énergie sexuelle. Non réduite à sa simple expression biologique ou à sa caricature sociale, elle se comprend comme puissance brute, énergie de création et de propulsion, feu primordial qui précède les formes et les dépasse. Elle est appel et tension, vertige et force, capable de faire naître des mondes comme de les consumer. C’est pour cela qu’elle demeure la plus redoutée, la plus contrôlée, et indéniablement la plus mal comprise. Elle ne se laisse pas facilement canaliser, car elle traverse l’être, le contamine et comme un miroir, elle révèle les failles dans les moindres détails. Elle met en lumière ce qui cherche à naître autant que ce qui résiste à mourir. Lorsqu’elle est accueillie et transmutée, elle devient un moteur de création, une source d’élan et de souffle vital — du cri primordial à la dernière expiration. Lorsqu’elle est réprimée ou détournée, elle se fige, se pervertit ou se retourne contre celui qui la porte. Loin d’être isolée, elle agit comme un révélateur, indiquant où se trouve le désir véritable, là où la vie insiste pour continuer à circuler. Rien de ce qui nous traverse n’est une erreur cosmique. Chaque énergie est un message brûlant, une lettre écrite avec du feu. Même lorsque l’énergie trouble la pensée, plie le corps ou fissure l’âme, elle ne rassure pas l’ego, mais le déplace, ne confirme pas l’image que nous avons de nous-mêmes, mais la met en crise pour permettre à une forme plus vaste de naître. Certaines forces arrivent comme des chants, d’autres comme des coups, mais toutes exigent une écoute, car chaque énergie est une question posée au corps, au cœur et à la conscience. Parmi elles se dresse l’énergie sexuelle, indocile et excessive, flamme nue et élan primordial, poussant la graine à fendre la terre et le désir à créer avant même de savoir quoi. Elle est dangereuse parce qu’elle est vraie, parce qu’elle révèle, sans demander la permission, ce qui veut naître autant que ce qui s’accroche à mourir. Accueillie et transmutée, elle devient art, vision, guérison et mouvement. Niée ou muselée, elle se déguise, se tord et se retourne contre le corps, l’autre ou soi-même. Elle n’est pas un problème à résoudre, mais un oracle vivant à célébrer, indiquant l’endroit exact où la vie insiste, là où le désir refuse de se taire et où l’âme réclame de poursuivre son œuvre. — J’ai souvent utilisé l’énergie sexuelle comme source de création, notamment lors de sessions artistiques cérémonielles, proche du rituel : je m’agenouille au centre d’une pièce, nu, et je ferme les yeux pour sentir le souffle entrer et sortir de mes poumons comme des vagues de feu. La bougie rouge devant moi vacille, projetant des ombres dansantes sur les murs, et je laisse mes mains parcourir mon corps, du sommet du crâne à la plante des pieds, pour réveiller chaque énergie qui sommeille en moi. Je prends une feuille et un stylo, et j’écris à la hâte, sans réfléchir, tout ce qui m’a traversé : la colère qui brûle, la fatigue qui plie, la joie qui éclate, le désir qui me secoue… Mes mots se font cris, murmures, étincelles magiques, visions et révélations ; ils tombent sur le papier comme des braises cosmiques, des explosions capturées. Puis, je ferme les yeux et j’invite mon énergie sexuelle à se montrer, à rugir, à m’envahir et à vibrer dans chaque fibre de mon être. Je parle à ce feu comme à un ancien compagnon et je lui demande ce qu’il veut créer, ce qu’il veut dissoudre pour révéler. Mes mains, mon souffle, mon cœur, tout devient un canal, un os creux où je sens la tension traversante devenir chaleur, la chaleur devenir mouvement et le mouvement devenir pouvoir total. Quand j’ai fini, je plie le papier avec révérence et je le place dans une petite boîte que je scelle, sentant que l’énergie ne disparaît pas, mais se condense, qu’elle est prête à jaillir dans ma vie et à alimenter mes créations, mes désirs, toute mon œuvre. Je souffle la bougie et reste un moment dans le silence, sentant le feu circuler librement en moi, vibrant, vivant, vivant au rythme de ma respiration et de mon cœur. Je me tiens juste, j’accueille le changement que l’énergie insuffle, et la lumière s’installe — la lumière dissout les doutes et confirme que le mouvement est juste.