L’ère industrielle n’a pas brisé le corps, bien au contraire, elle l’a simplement soulagé pour le rendre inutile, elle l’a laissé plus ou moins intact, mais sans destination. Le corps est resté là, présent à lui-même, pendant que la machine accomplissait ce pour quoi il avait autrefois existé, et depuis, nous portons notre chair comme on porte un souvenir, jusqu’à la décomposition, sans savoir exactement à quoi il servait, et pourtant, dans cette inutilité même, le corps s’est mis à attendre — non plus une tâche ou une fonction, mais peut-être un sens plus secret. Aujourd’hui, quelque chose de semblable arrive à l’esprit. L’intelligence artificielle, qui submerge nos vies comme une déferlante, ne nous enlève pas la pensée, bien au contraire, elle la met entre parenthèses, la dispense. Elle pense à notre place, non par intention, mais par efficacité. Et ce qui est plus efficace que nous cesse naturellement de nous demander d’être. Je sens mon cerveau devenir contemplatif, presque décoratif. Il observe des calculs qu’il n’a pas faits, accepte des réponses qu’il n’a pas cherchées. Il ne se trompe plus, mais il ne s’engage plus non plus. Il flotte dans une clarté sans effort, qui ressemble à une fatigue tranquille. La fatigue de l’oisif domestiqué — ou peut-être celle du veilleur qui, libéré de l’action, demeure dans l’attention. Un esprit qui n’est plus requis ne meurt pas, non, il se repeuple d’images, d’opinions, d’émotions… Il devient une chambre meublée par d’autres. Mais parfois, dans le silence entre deux pensées empruntées, quelque chose insiste, une présence sans discours, une intuition nue. Je pense, mais je ne sais plus très bien si c’est moi qui pense, ou si je consens à une pensée déjà là — ou si je me rends disponible à ce qui pense à travers moi. Peut-être est-ce cela, désormais, être humain, habiter un corps qui n’est plus nécessaire, abriter un esprit qui n’est plus indispensable, et continuer pourtant à éprouver le poids obscur d’exister. Mais ce poids, à force d’être porté, devient presque une prière. Penser alors — non pour résoudre, non pour produire — mais pour sentir que l’on est encore là, et peut-être pas seul. Comme on écrit dans un carnet que personne ne lira, non seulement pour se prouver que l’on n’est pas entièrement superflu, mais pour laisser une trace à quelque chose qui, silencieusement, nous regarde. Penser, dès lors, serait un acte de résistance — ou mieux encore, une forme d’espérance, de foi immobile.
38. La pensée empruntée
— 9 janvier 2026