Bruno Leyval

Journal & autres notes

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#notes

11. Sculptures de cristal

La neige caresse les pentes des toits de tuiles, puis s’effondre sous son propre poids, fabriquant des tas de particules de glace ramifiée plus ou moins imposants sur la chaussée. Quelques ombres slaloment entre les sculptures de cristal, glissent sur les plaques tectoniques hivernales, se réchauffent dans les bars encore ouverts à cette heure tardive. L’Empereur a cette capacité à donner une forme concrète à ce qui n’était que souvenirs, et avec l’énergie du bâtisseur, il sculpte dans la glace des personnages antiques, des anonymes héroïques et des pauvres damnés, et c’est dans les intervalles creusés que s’ouvre un nouveau monde, un monde nouveau qui échappe aux guerres et aux tenailles du passé. Le pays est sous la neige, microscopiques bombes de cristal qui ne font du mal dans leur chute que sur les routes goudronnées. L’hiver blanc et féroce, lui, se tient un peu plus loin, vers l’est.


10. La danse cosmique

Ce qui circule entre deux pôles sans se bloquer, sans se perdre, n’appartient plus à l’un ni à l’autre. C’est le sang du mythe, l’électricité du sens, l’instant où l’être cesse d’être une frontière et devient un passage sacré. Alors, c’est en empruntant ce passage que s’offre au passager la joie d’une danse cosmique — là où le sens et le mystère battent à l’unisson. C’est une danse sans chorégraphe, sans but précis, où l’on ne “devient” plus quelque chose, mais où l’on consent enfin à circuler, vivant, au cœur du mouvement éternel. Tourne et tourne encore. L’ordre mevlevi — la danse rituelle où les initiés tournent sur eux-mêmes en état de méditation active. Et puis Shiva qui danse parce que le monde est mouvement. En lui, les contraires cessent de s’opposer pour devenir rythme. Dans le cercle de feu, son corps ordonne et dissout le monde à chaque pulsation. Création, destruction et renaissance ne sont plus des événements successifs, mais une seule et même vibration. Celui qui contemple cette danse comprend alors que vivre, c’est consentir à être traversé par le feu du changement — et entrer, à son tour, dans la danse cosmique. Le passager contemple le passage, danse et choisit de mener une vie de dépouillement matériel, laissant derrière lui l’encombrement des possessions et des certitudes.


9. Un fruit mûr

Même mûr, le fruit hésite à se détacher de l’arbre, par peur du sol. Il y a toujours une difficulté à quitter un état confortable pour renaître autrement, et cela, associé à la peur d’une fin d’un cycle, peut entraver un projet pourtant arrivé à maturité. Alors, quand tu ressens que ce que tu es peut devenir un enseignement vivant, sois légitime, visible et entier pour entrer dans la danse cosmique.


8. La corne sacrée

Et sur le front, quelques centimètres au-dessus de la tempe, à fleur de scalp, s’élargit un œil sombre qui tend vers la lumière — corne ancestrale prête à resurgir au printemps, comme un symbole puissant de mon animalité passée. À la recherche extérieure d’un animal totem, on oublie celui qui sommeille, en creux, à l’intérieur. Et que la corne sacrée pousse sans résistance — aucune déformation ne sera plus belle que celle de ce crâne mouvant. Ne faut-il pas être prêt à perdre ce que l’on croyait être pour incarner ce que l’on est réellement ? Car, depuis l’aube, au cœur même de notre héritage, rien ne disparaît. Chaque donnée demeure, chaque information se conserve, chaque trace persiste, et l’ensemble compose ce que nous sommes : une singularité façonnée depuis la nuit des temps, intimement reliée au cosmos. Alors que la corne croît et que le bois jaillissant vient s’échouer contre un arbre à la fin de l’hiver.


7. La fin des anges

Sous le ciel sombrent les derniers messagers divins — chérubins de porcelaine qui naviguent depuis toujours au bord des falaises. Leurs ailes bien trop fines pour le vent réel, leurs voix trop pures pour le vacarme du monde, au bord du vide, ils oscillent entre l’appel et la chute… Et les anges deviennent des démons.


6. Un corps de cendre

Ne reconstruis pas l’ancien, laisse ses ruines s’effriter jusqu’à ce qu’elles cessent de scander ton nom. Bâtis à partir de la vérité révélée, la vérité nue, brûlante et sans plan ni garantie, là où les certitudes ont fondu et où il ne reste qu’un sol instable mais vivant, car ce qui a été vu ne peut plus servir de refuge, seulement de cendre. Alors, badigeonne ton corps de cette cendre, étale le passé sur l’avenir — perception d’un temps qui s’étire jusqu’à s’annuler — et laisse la magie s’opérer, s’incruster dans chaque parcelle de ta peau fertile. C’est dans cette cendre encore tiède que commence l’architecture juste.


5. L’âme du désespoir

C’est dans un esprit pur que parle l’âme du désespoir, non comme une plainte, mais comme une lucidité extrême. Voici donc un lieu sans masque — où un lieu qui en est trop plein, où tout s’effondre pour laisser paraître l’os du réel sous la peau, et où, paradoxalement, commence la seule architecture possible.


4. Le seuil

Tu te tiens à un seuil et la vérité est déjà là, comme une offrande, évidente, mais elle demande encore un corps pour l’accueillir. La sagesse n’est pas de la proclamer trop vite, mais de la laisser infuser et descendre dans les os, dans le souffle et dans les moindres gestes quotidiens, jusqu’à ce qu’elle cesse d’être une idée pour devenir une manière d’être. Ce moment n’annonce aucune conclusion. Ce moment signale un déplacement intérieur, un changement d’altitude de la conscience, comme si le regard s’élargissait soudain vers la vision d’origine et que le monde restait le même tout en étant radicalement différent — un monde bien plus dense et vivant, bien plus exigeant. Ici, il ne s’agit pas d’agir davantage, mais d’habiter plus profondément.


3. Culte de la déviance sacrée

Le culte des célébrités tourne en boucle, norme injectée en intraveineuse, visages répétés jusqu’à l’usure, projecteurs comme des aiguilles plantées dans la rétine collective. Être vu, être vu, être vu — mantra creux. La vraie perversité n’est pas là où on la pointe du doigt : elle est dans le refus, le pas de côté, l’évitement volontaire de la lumière. Fuir l’éclat, glisser vers l’obscur, choisir l’ombreux, les zones brouillées, les arrière-plans dans lesquels plus rien ne brille, mais où tout murmure. Se détourner des écrans comme on se détourne d’un culte, préférer la pénombre aux feux de la rampe, disparaître volontairement dans les interstices, là où l’identité se dissout, où le regard ne capture plus, où l’ombre devient acte de sabotage et l’anonymat une déviance sacrée — l’espoir d’un éveil qui germe à nouveau.