Bruno Leyval

Journal & autres notes

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#notes

15. Le maître et les cartes

Ne cherche pas un maître dans celui qui lit les cartes — il n’est qu’un compagnon tenant une lampe pendant que tu explores ta propre caverne. Il n’interprète pas ton destin, il t’aide à écouter ta voix intérieure, car nul ne peut voir à ta place, et nul ne doit marcher à ta place.


14. Entre les solitudes

Quand nous créons, une source infinie jaillit en nous ; quand nous nous transformons, un torrent sauvage nous emporte ; et quand nous partageons, nous tendons un pont fragile entre les solitudes.


13. Deux mouvements

Il y a toujours deux mouvements, même lorsqu’un seul semble visible, car ce qui se présente comme unité n’est jamais qu’un compromis temporaire entre deux forces incompatibles. La dualité, dès lors, n’est pas une opposition franche, mais une contamination réciproque, une lente infiltration par laquelle chaque « être » absorbe son contraire jusqu’à ce qu’il devienne impossible de les distinguer. Fusion totale — équilibre parfait. La première fissure apparaît le jour même où l’on célèbre notre nouvel équilibre. Elle se creuse au moment où l’on croit percevoir dans cette fusion une stabilité intérieure, souvent nourrie par une évolution spirituelle en plein essor. Grisés par cette progression, nous nous en réjouissons sans retenue, nous projetant de nouveau vers le but (le fruit de l’Œuvre), au point d’en oublier le chemin (l’Œuvre) qui y conduit. Voilà le énième écueil pour celui qui prétend suivre la Voie. Sous l’os frontal, la germination oculaire. Pour pouvoir visualiser l’incommensurable, il faut que l’œil soit prêt. Toute vision ne s’effectue qu’après une réunification totale. Alors, il n’y a plus qu’un seul mouvement, même lorsque deux semblent visibles.


12. Une réponse existe déjà

Et la Papesse revient comme un mantra sacré lorsque l’on cherche au-dehors ce qui demeure au-dedans, lorsque l’on accélère alors qu’il faudrait ralentir, car ce qui est juste à l’intérieur se révélera à l’instant exact, car la réponse existe déjà, car le temps n’est pas encore à l’exposition, mais à la compréhension, et puisque le silence est une force, ce que l’on porte a de la valeur et réclame respect et temps.


11. Sculptures de cristal

La neige caresse les pentes des toits de tuiles, puis s’effondre sous son propre poids, fabriquant des tas de particules de glace ramifiée plus ou moins imposants sur la chaussée. Quelques ombres slaloment entre les sculptures de cristal, glissent sur les plaques tectoniques hivernales, se réchauffent dans les bars encore ouverts à cette heure tardive. L’Empereur a cette capacité à donner une forme concrète à ce qui n’était que souvenirs, et avec l’énergie du bâtisseur, il sculpte dans la glace des personnages antiques, des anonymes héroïques et des pauvres damnés, et c’est dans les intervalles creusés que s’ouvre un nouveau monde, un monde nouveau qui échappe aux guerres et aux tenailles du passé. Le pays est sous la neige, microscopiques bombes de cristal qui ne font du mal dans leur chute que sur les routes goudronnées. L’hiver blanc et féroce, lui, se tient un peu plus loin, vers l’est.


10. La danse cosmique

Ce qui circule entre deux pôles sans se bloquer, sans se perdre, n’appartient plus à l’un ni à l’autre. C’est le sang du mythe, l’électricité du sens, l’instant où l’être cesse d’être une frontière et devient un passage sacré. Alors, c’est en empruntant ce passage que s’offre au passager la joie d’une danse cosmique — là où le sens et le mystère battent à l’unisson. C’est une danse sans chorégraphe, sans but précis, où l’on ne “devient” plus quelque chose, mais où l’on consent enfin à circuler, vivant, au cœur du mouvement éternel. Tourne et tourne encore. L’ordre mevlevi — la danse rituelle où les initiés tournent sur eux-mêmes en état de méditation active. Et puis Shiva qui danse parce que le monde est mouvement. En lui, les contraires cessent de s’opposer pour devenir rythme. Dans le cercle de feu, son corps ordonne et dissout le monde à chaque pulsation. Création, destruction et renaissance ne sont plus des événements successifs, mais une seule et même vibration. Celui qui contemple cette danse comprend alors que vivre, c’est consentir à être traversé par le feu du changement — et entrer, à son tour, dans la danse cosmique. Le passager contemple le passage, danse et choisit de mener une vie de dépouillement matériel, laissant derrière lui l’encombrement des possessions et des certitudes.


9. Un fruit mûr

Même mûr, le fruit hésite à se détacher de l’arbre, par peur du sol. Il y a toujours une difficulté à quitter un état confortable pour renaître autrement, et cela, associé à la peur d’une fin d’un cycle, peut entraver un projet pourtant arrivé à maturité. Alors, quand tu ressens que ce que tu es peut devenir un enseignement vivant, sois légitime, visible et entier pour entrer dans la danse cosmique.


8. La corne sacrée

Et sur le front, quelques centimètres au-dessus de la tempe, à fleur de scalp, s’élargit un œil sombre qui tend vers la lumière — corne ancestrale prête à resurgir au printemps, comme un symbole puissant de mon animalité passée. À la recherche extérieure d’un animal totem, on oublie celui qui sommeille, en creux, à l’intérieur. Et que la corne sacrée pousse sans résistance — aucune déformation ne sera plus belle que celle de ce crâne mouvant. Ne faut-il pas être prêt à perdre ce que l’on croyait être pour incarner ce que l’on est réellement ? Car, depuis l’aube, au cœur même de notre héritage, rien ne disparaît. Chaque donnée demeure, chaque information se conserve, chaque trace persiste, et l’ensemble compose ce que nous sommes : une singularité façonnée depuis la nuit des temps, intimement reliée au cosmos. Alors que la corne croît et que le bois jaillissant vient s’échouer contre un arbre à la fin de l’hiver.


7. La fin des anges

Sous le ciel sombrent les derniers messagers divins — chérubins de porcelaine qui naviguent depuis toujours au bord des falaises. Leurs ailes bien trop fines pour le vent réel, leurs voix trop pures pour le vacarme du monde, au bord du vide, ils oscillent entre l’appel et la chute… Et les anges deviennent des démons.