Bruno Leyval

Journal & autres notes

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29. Intuition

C’est l’âme qui prend la lampe, pas l’ego. Passé par l’usure, par le doute, par l’érosion nécessaire… Après une longue période de flottements, une période un peu floue que je pourrais comparer à une sorte d’égarement volontaire et divin, voici venir les prémisses d’un renouveau — je n’irai pas jusqu’à parler de renaissance, bien que cela en prenne effectivement la forme, car il ne s’agit pas d’un surgissement spectaculaire, ni d’une lumière brutale, mais d’un réalignement patient, un ajustement interne où quelque chose cesse enfin de résister. Depuis plusieurs semaines, l’aube d’un nouveau chapitre se dessine, se répète, tourne en boucle et m’enveloppe comme un mantra sacré. Alors, je fais confiance à mon intuition, aux signes qui s’accumulent, mais qui ne s’installent pas dans l’attente comme dans un refuge charmeur, car l’intuition, si elle n’est pas suivie d’un geste, finit par se retourner contre elle-même et se dissoudre en pressentiment stérile. Le moment est venu d’oser un premier acte concret, même maladroit, même imparfait, surtout imparfait, car c’est dans l’imperfection, dans l’irrégularité du geste que se révèle sa nécessité, et non dans sa pureté fantasmée. Il est temps, grand temps — le temps de suivre ce que l’intuition indique, de l’accueillir pleinement ; car si je l’ai toujours écoutée, c’était jusqu’ici avec retenue, sans lui accorder toute sa force ni tout l’abandon qu’elle exige. S’abandonner à l’intuition, c’est consentir à l’ouverture de portes que l’on s’interdisait jusque-là, enfermé derrière ses propres barrières mentales. « Quand tu acceptes de ne plus être ce que tu étais, l’univers t’apprend à voir autrement. »


28. La graine sans récolte

Une lueur infime qui guide les pas de celui qui marche, de celui qui part en quête, mais qui ne cherche plus depuis longtemps, car seul l’alignement de ses pas n’a d’importance. Créer le Grand Œuvre de sa vie, c’est comme planter une graine sans se soucier de la récolte, sans calculer la saison, sans vérifier la météo, accepter que la croissance, si elle advient, se fera ailleurs, plus tard, peut-être hors du temps et de toute perception humaine. Ce renoncement apparent — qui n’en est pas un — prend la forme d’une décantation lente ou quelque chose se libère : l’œuvre cesse d’être un objectif, elle devient une conséquence, un dépôt naturel laissé par le passage d’un corps attentif au creux du monde. Il n’y a plus de crise, plus de rupture, juste une expansion fluide et infinie. Là est la Voie, celle qui m’anime depuis tant de vies, tant de formes, tant de présences pures — poursuivant autrement la même quête et tenter de comprendre, à travers les formes et leur disparition, ce qui relie l’expérience humaine à ce qui la dépasse.


27. Sur le chemin (Être) – Un passage spirituel

Les gurus modernes sont tous tombés sur le bord du chemin. Aucune chance. Plateformes et charlatans — entre deux photos de plats à la sauce, fêtes de fin d’année, vacances tropicales et fantasmes pour palier à une vie merdique. Arrête de manger un an pour purifier ton microbiome — l’aire biotique sent la sueur des fainéants et des domestiqués. Non ! Le Chemin ne s’écrit pas avec des pixels, non, il traverse, s’infiltre, pénètre la cellule comme un virus lent dans la chair du jour, il se glisse sous la langue, entre les dents, entre deux battements, dans les valves du cœur, dans la conscience, dans un reste de salade et d’œufs brouillés — brouille les signaux, et ceux qui cherchent une preuve n’y trouvent que des traces effacées, des symboles en fuite comme des lignes (perspectives aveugles), des rites incomplets sans offrandes (aucun corps sur la dalle de pierre), et comme il est écrit « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais d’où il vient ni où il va », ici l’acte ne prouve rien, le geste ne conclut pas, chaque mouvement est un appel lancé dans le noir de l’âme, et le noir répond par une variation de silence, écriture du soir, vespéral, minérale, écriture brutaliste, minimaliste, écriture comme un flux, un déversoir sacré, une rivière… encre basse pression, quand la lune débordée par la face cachée de sa plénitude et quand elle souffre d’exister trop entière, trop pleine, quand les mots deviennent des corps poreux et laissent passer autre chose, pleins d’autres choses, un autre chose, peu de chose en fait, où juste quelque chose qui n’a ni nom ni forme, ni rien d’autre que deux formes en une seule, car rien n’est binaire, ou bien tout l’est pour toujours, double miroir en un seul, le oui saigne dans le non, la lumière transporte son ombre comme une dépendance secrète, le Chemin n’offre ni vérité finale ni extase certifiée, il exige une position instable, un équilibre précaire, rester ouvert, perméable, demeurer au seuil, ne pas forcer la vision, ne pas capturer l’invisible, le laisser approcher comme un animal sauvage qui bave et qui n’obéit à aucun non ! — le temps se désarticule, il dérive, boucle, revient, s’effrite dans les zones mortes, dans ces interstices le doute cesse d’être un défaut de fabrication, il devient chambre rituelle, vide habité, lieu de gestation, le doute protège, garde la vérité hors de portée des mains avides, alors le regard se modifie, cesse de viser, capte, dans l’infime, dans le presque-rien, une vibration parasite apparaît, signal faible, persistant, l’invisible s’injecte entre les choses, le silence commence à parler, non pas pour dire, mais pour ouvrir, la création n’est plus un résultat, c’est une exposition, un acte de foi sans objet, l’intime n’est pas un refuge, c’est une fissure, un passage clandestin, là l’être se défait de ses certitudes comme on abandonne des vêtements contaminés, il accepte de ne plus savoir, il apprend que la liberté n’est pas conquête, mais suspension, aucune fin, aucun sommet, seulement l’érosion des formes, la chute des noms, et dans ce dépouillement progressif, non pas une réponse, mais une présence dense, muette, irrécusable – un cerf fend la brume et impose ses bois aux restes pauvres de la forêt, aux arbres qui grattent l’ozone, qui se parent de particules plastifiées, de taches noires, bitume goudron pollution — et du vide enfin quelque chose se perçoit, pas une révélation, mais une pression, non, une réalité sans visage, une face lisse, et le Chemin continue même quand personne ne regarde, même quand la nuit s’incline sous le souffle du vent, même quand le ciel se fait linceul et que chaque pas résonne dans le creux des temps, il continue, il retourne sur lui-même, s’enroule dans ses boucles comme la mer sur le rivage, comme le souffle du prophète sur le sable, les symboles fuyants se multiplient, éclatent, se recomposent, « Le Seigneur est mon berger ; je ne manquerai de rien », murmure la mémoire dans le creux de la nuit et pourtant aucun berger n’apparaît, seulement l’écho de ses pas invisibles, un missel à la reliure sombre (animal mort pour couverture) la dérive devient seule règle, les gestes se déploient dans un espace indéfini comme des oiseaux blessés, comme des feux qui ne brûlent que dans l’ombre, le doute devient paysage, temple, sanctuaire mobile, l’invisible s’invite dans le moindre interstice, infiltrant les gestes banals, les respirations discrètes, chaque silence est prière sans mots, chaque vibration subtile psaume secret, le temps se plie, se tord, se dilate, hier et demain ne sont que variations d’aujourd’hui, la lumière et l’ombre s’interpénètrent, la forme se défait, le nom tombe, le Chemin, ce virus lent, se glisse dans les fissures de la réalité, se répand dans la chair du monde, celui qui marche devient étranger à ses certitudes, passager qui apprend que la liberté n’est pas une conquête, mais une suspension, et que dans le vide, dans l’absence (toujours l’absence) de toute réponse, se révèle la densité silencieuse du réel, alors le Chemin se multiplie, s’embrase, se condense, se déploie comme les ailes d’un ange invisible, la parole sacrée se coupe en éclats, coupures/fragments, « Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point saisie », tout est signal, tout est signe, tout est trace, tout est rituel, gestes, mots, pensées deviennent offrande pour l’invisible, pierre tombale pour le connu, passage clandestin vers ce qui ne peut être nommé, la dérive devient initiation, le silence parole, le doute sanctuaire, chaque mouvement prière, chaque souffle acte, chaque pas mémoire, l’intime faille, fissure, crevasse par laquelle l’être disparaît et se recrée, se défait des certitudes, abandonne les vêtements du monde et reçoit l’inconnu comme unique parure, le Chemin continue, indifférent aux regards, aux peurs, aux noms, et dans son passage lent, dans son flux sans fin, se dévoile la présence dense, muette, irrécusable, seule vérité qui ne se dit pas, mais se ressent, qui ne se montre pas, mais s’impose, qui ne se conclut pas, mais persiste, et du vide enfin quelque chose se perçoit, souffle, vibration, présence, non pas révélation, mais conscience nue du monde tel qu’il est, et le Chemin continue, et il continue, et il continue, et dans sa continuation infinie, il révèle que marcher sans fin, sans réponse, sans forme, sans nom, sans but, est la seule initiation qui vaille — disons donc que le Dharma n’est pas un code gravé, pas une loi figée, mais le support silencieux de l’ascèse, la charpente du vide où le souffle se dénude, le point fixe dans l’abîme du chemin, compagnon muet, dense et immuable, là où chaque geste devient rite et chaque souffle une prière, le temps se plie et le monde se défait autour de l’âme, l’ascèse ne s’exerce pas pour conquérir, mais pour demeurer suspendue, pour habiter l’invisible, apprendre que marcher sans fin, sans destination, avec rien à atteindre, est déjà totalité, le sol invisible où s’ancre le souffle, la trame secrète qui soutient la dérive intérieure, où le corps se défait et l’esprit se détache de ses certitudes, où l’être se maintient fragile dans l’érosion des formes, dans le silence porteur, dans l’ouverture au mystère, chaque mouvement/mémoire, chaque regard/acte, le Dharma comme champ magnétique où se répand l’invisible, où l’ascèse devient une exposition, acte de foi sans objet, fissure, faille, passage clandestin, espace où la liberté naît de la suspension, non de la conquête, et dans ce flux hallucinatoire, chaque instant se multiplie, se condense, se déploie comme des ailes d’ange invisible, tout geste devient une prière, tout souffle un langage, le chemin continue, indifférent, et dans ce maintien fragile, le monde et l’âme s’entrelacent, se diffractent, le Dharma devient une présence dense et muette, pivot de l’abîme, écho de l’invisible, et marcher ainsi, suspendu, est déjà totalité — la seule vérité qui ne se nomme pas, et que dans cette suspension, dans cette densité du silence et de l’invisible, toute chose devient initiation, tout geste devient rite et tout souffle devient illumination — et du vide, nous aurons la perception.


26. Le cycle (Sans nom)

Les cartes ne trichent pas, immuables dans leur langage optique silencieux, et un double tirage (XIII/XII/III pour le premier, comme un signe) éclaire soudain l’évidence : un nouveau cycle (I/X/XIII pour le second, comme une évidence) pointe à l’horizon, irréversible et pressant, un nouveau cycle qui prendra toute la place, tout l’espace, tout mon espace intérieur. Accueillir ce nouveau cycle n’est pas une attitude facile, car il n’apporte pas seulement l’inconnu, mais exige de lâcher prise sur l’ancien, sur tout ce qui s’y accroche avec une ténacité obstinée — souvenirs fuyants, habitudes pesantes et certitudes mythologiques (personnelles), toutes ces petites sécurités tordues — comme si chaque reliquat de l’ancien monde résistait à son propre effacement, s’agrippant aux parois fragiles de l’âme, au noir de l’âme, et qu’il fallait, pour avancer, déloger tout ce poids sans perdre la cohérence de soi, sans que le vertige de l’abandon ne transforme l’élan en chute. Alors le passage s’ouvre, mais il ne s’ouvre pas comme une porte classique, il s’ouvre avec la lenteur d’une crevasse dans la roche — obsession minérale sur laquelle le temps glisse, avec l’inertie d’un monde qui refuse de se plier. L’ancien se retire à contrecœur, à reculons, traînant derrière lui l’écho de ses formes, de ses odeurs, de ses routines comme un cadavre qui traîne une jambe encore vivante, un bout de jambe en fait, presque un reste de jambe, et moi, au milieu de cette charogne de passé, je dois trouver l’équilibre du XIV (Tempérance), maintenir ma posture fragile dans le flux de cette disparition programmée. Chaque pensée, chaque souvenir résistant se transforme en résistance matérielle, comme si la mémoire elle-même avait une densité, une épaisseur lourde, et il faut forcer le passage, creuser, pousser en souffrant, se frayer un chemin dans la masse compacte des « restes », tandis que le nouveau cycle avance, pousse inexorable, comme un liquide de lumière noire, fluide et tenace, qui s’infiltre partout dans les plaies, recouvre tout, transformant les contours connus en formes incertaines, et c’est dans cette tension, dans ce frottement douloureux entre l’ancien qui s’agrippe et le nouveau qui exige en revendiquant sa place, que je comprends que l’accueil n’est pas un choix, mais un état forcé, un abandon de soi progressif, comme si accepter le cycle à venir signifiait se dissoudre dans son flux, devenir conduit, canal, passage, ouverture… au risque de ne plus reconnaître les bords de son propre être, les contours gangrenés par les cycles précédents, restes qui s’accrochent encore au pus et aux suintements.


25. Mais des images dissoutes, nous reviendrons

Sous la roche, il y a les ruines, lourdes et compactes, chargées d’icônes vernies dont l’éclat figé ne renvoie plus rien, surfaces lisses et closes, saturées de regards morts, et les pages encrées, elles aussi, n’atteignent plus l’essence divine, comme si l’encre avait perdu sa vertu d’ascension, comme si les signes, trop souvent tracés, s’étaient vidés de leur pouvoir d’appel, retombant sur eux-mêmes en une matière opaque, sans passage — vision (360°) large, et pourtant. Mais d’images, j’en ai tant fait, jusqu’aux profondeurs de l’esprit, jusqu’à l’usure même du corps, jusqu’à ce point où la chair ne sert plus que de support à la vision (une version fatiguée des visions nocturnes), où les nerfs deviennent des fils tendus pour retenir ce qui déborde, car à force d’images accumulées, superposées, broyées les unes contre les autres, empilées dans des boites de rangement plastique noir aux couvercles à clips, le corps finit par céder sous la surexposition, non pas dans un fracas spectaculaire, mais dans une fatigue sourde, obstinée lumière rouge, une érosion lente où chaque image laisse une trace, une brûlure infime sur les bords du papier mat, et où l’on comprend trop tard que voir autant, voir si loin, voir si intensément, c’est déjà consentir à se dissoudre un peu dans ce que l’on regarde. Panorama argentique — de longues terres d’hiver ou tout semble mort, ou les paysages monochromes défilent à l’arrière d’un train de nuit, et où le moindre sommeil est une traversée de tunnel ; sans aucune intention de passage imminent, peut-être le simple désir de regarder de l’autre côté de la voie en fer, alors que s’éloigne le temple aux sept roches, plantées dans le corps et dans la boue comme des clous sacrificiels, alors que le pentagramme sacré ne relie plus les pics dressés, que la croix est en feu, que l’olivier sec creuse la terre dans l’espoir d’une source, que les lignes de force se sont défaites, dissoutes dans une géométrie sans centre, que plus aucune prière n’ose tenter l’aventure d’un voyage céleste — trop haut, trop tard, trop vide, trop tout, en fait — et je m’épuise au cœur du monde pour le percer, pour y enfoncer la tête, les mains, la pensée entière, tout mon être fracturé comme on tente de traverser un mur à force d’y frapper son propre corps, convaincu qu’il doit bien exister, quelque part sous la matière, une fissure, une faiblesse, un point d’entrée ou de rupture où le réel consentirait enfin à céder. Je m’y épuise sans héroïsme, sans exaltation, dans cette fatigue dense qui n’a plus rien de mystique, mais qui persiste pourtant, obstinée encore, car même privé de temple à vénérer, même privé de figures à sublimer, même privé de ciel à traverser, même privé d’un œil à offrir à l’humanité aveugle, il reste cette nécessité obscure de creuser, de forer, de descendre encore et encore, comme si le monde creux, en son centre supposé, recelait une réponse qu’il refuse de livrer autrement que par l’épuisement, comme si la vérité — si tant est que ce mot ait encore un sens — n’était accessible qu’à celui qui accepte de s’user jusqu’à devenir lui-même trou, os/canal, un passage, voir une absence, et c’est ainsi que je continue, penché sur cette masse opaque qu’on appelle le monde, non pour la comprendre, non pour la sauver, mais pour vérifier une dernière fois peut-être, qu’elle résiste encore — alors demeure la question, obstinée, presque indécente : y a-t-il encore une possibilité visuelle, un reste de vision, quelque chose qui ne serait ni image usée ni symbole épuisé — vision, et pourtant, car voir ne suffit plus, voir est devenu un geste mécanique, un réflexe sans ouverture, une maîtrise morte, et ce qui se cherche n’est peut-être pas à regarder, mais à traverser, à soutenir sans détours, un éclat sans forme qui ne promet plus la révélation, mais l’épreuve même du regard nu, sans icône, sans page, sans crayons, exposé à ce qui persiste quand tout ce qui devait signifier s’est déjà effondré — là est peut-être la source du renouveau, la floraison de l’olivier, la vision pure de celui qui, après la rupture (texte/vision – mot/image), celui qui, victime d’une sorte de renaissance (artistique/spirituelle – poésie/métanoïa), reprend ses outils du lettré et sa plume sacrée pour voir ailleurs, au-delà.


24. Les instants fébriles

C’est encore une façon de tromper l’ennui, oui, une ruse parmi d’autres, dérisoire mais nécessaire, ces moments étirés, bien trop lents, qui affleurent avec une élégance presque fortuite les parois de tous les instants fébriles, comme une marée hésitante venant lécher les murs fragiles de la tension, et l’on s’y accroche alors, à ces lenteurs trompeuses, parce qu’elles donnent l’illusion d’une respiration, d’un suspens accordé par le temps lui-même, alors qu’en réalité, elles ne font que prolonger l’attente, épaissir le silence, et préparer, dans leur douceur même, la prochaine secousse. Alors vint ce moment de fulgurance qui surgit sans prévenir et qui, comme un disjoncteur brutal, coupe net l’alimentation du corps, suspend le geste, vide les muscles de leur intention, laissant la chair en plan tandis que quelque chose d’autre, ailleurs, prend la relève — secousse spirituelle, oui, transe bien évidemment, mais sans les ornements attendus, sans les chants ni les tambours, une transe sèche, intérieure, presque clinique, où l’on bascule hors de soi avec une précision inquiétante. Je suis souvent parti en voyage vers mon centre, vers ce point dense et obscur où tout converge et se défait à la fois, au cœur du nid de pierres, là où les couches s’empilent, souvenirs, symboles, peurs, jusqu’à former une masse compacte, et c’est là, précisément là, que toutes les cérémonies s’éteignent après l’éclipse, quand les gestes sacrés perdent leur fonction, quand les formules ne servent plus à rien, quand il ne reste que le battement nu, irrégulier, d’une présence sans décor, survivante d’un rituel qui n’a plus personne à convaincre.


23. Fous, folie, transformation qui s’évide (monde)

Ah les fous, les pauvres fous. Ce sont toujours les fous — oui, ceux que nous appelons fous avec cette assurance tranquille de ceux qui croient encore à la solidité de leurs propres catégories — ceux qui ne pensent pas comme nous, pas comme il faudrait penser, pas comme on devrait penser, selon la cadence imposée, selon la respiration collective de la masse, selon cette uniformisation sourde et totalitaire qui nous intime l’ordre de penser avant même que la pensée n’advienne, et c’est précisément là, dans cette dissonance originelle, que je me tiens, vacillant, car c’est dans la plus grande des confusions que je m’apprête à basculer, non pas à avancer, non pas à progresser — basculer, oui — dans une autre dimension psychique, un glissement, un renouvellement ambigu, une variation instable de moi-même, et comment ne pas y voir le résultat d’une transformation profonde — transformation, non, le mot est trop tiède, trop domestiqué — il faudrait parler de transmutation, d’un passage irréversible, d’une mutation intérieure lente et douloureuse, d’une métamorphose sans modèle préalable, sans promesse de retour, oui, c’est certainement de cela qu’il s’agit, de cela que mon être transpire malgré lui, comme une fièvre secrète, cette plongée abyssale vers le néant, vers le vide, vers ce vide que j’ai tant convoité, désiré avec une ferveur presque mystique, ce vide profond, radical, absolu, et pourtant — paradoxe insupportable — le nommer, c’est déjà le trahir, car le nommer, c’est déjà ne plus le reconnaître comme un vide, puisqu’un vide nommé cesse d’être vide, devient concept, devient objet, devient encombrement, un vide de toute chose, un vide absurde, vidé jusqu’à s’être vidé de son propre vide, implosion silencieuse de sens, et me voilà tournant en rond dans la réflexion, prisonnier de cette pensée circulaire, pendant que le monde, lui, se vide déjà, sans effort, seul, avec la facilité obscène de ce qui ne se pose aucune question, non, aucune, ni sur sa direction, ni sur sa finalité, ni sur sa propre disparition à venir, tandis que moi, je m’use à penser l’effacement, à intellectualiser la chute, à chercher une cohérence là où il n’y a plus que l’érosion patiente de toute chose, et c’est peut-être cela, finalement, la véritable folie — non pas de basculer, non pas de muter, mais de croire encore que la pensée puisse rattraper un monde qui s’évide plus vite qu’elle ne peut le nommer.


22. De la source à la mer (arcane XVI)

Les poils du pinceau glissent sur le bois massif, les techniques ancestrales de l’iconographie, la peinture à l’œuf, chaque icône orthodoxe devient un support de prière et apporte protection au foyer. J’ai parfois envie de refaire des images, des images sacrées, des images inconscientes qui tendent au divin, des images prières, mais les images collent aux yeux, pellicule tenace, surface saturée qui fatigue la rétine. Elles s’imposent, elles prennent la place, elles regardent à ta place. Je préfère les mots : ils n’adhèrent pas au regard, ils glissent plus profond, ils préservent la vision en se collant à l’âme. Les mots n’aveuglent pas, ils infusent. Ils laissent l’œil libre pendant qu’ils travaillent en silence, à l’intérieur, là où les images ne savent pas percer. Alors, l’idée passe comme la pensée du méditant : fluide flux qui s’écoule sans s’accrocher — un écoulement sans retenue, de la source à la mer. La marée dépose la Maison Dieu sur le haut de la pile, seizième arcane majeur du tarot de Marseille, choisie au hasard, mais le hasard n’existe pas. En ésotérisme, la Maison Dieu, arcane XVI, surgit comme une secousse dans le système nerveux du monde, non pas la main vengeresse d’un dieu comptable, mais une déflagration lucide, une vérité qui explose de l’intérieur, faisant sauter les échafaudages du mensonge, les architectures figées de la peur et de l’habitude, une tour trop droite pour être honnête, frappée non par la colère céleste, mais par la nécessité brute, et dans la chute des pierres, des couronnes et des certitudes, quelque chose se libère, un passage s’ouvre, une fuite hors du contrôle, car ce qui tombe devait tomber, et ce qui survit n’est plus prisonnier de l’illusion… Choisie au hasard, mais le hasard n’existe pas, seulement des collisions secrètes, des chaînes de causes maquillées en accident, en effets de manche, une main invisible qui mélange les cartes tout en sachant exactement laquelle tombera, et lorsque la Maison Dieu apparaît, ce n’est pas une surprise, mais un rendez-vous différé, un signal enfin lisible dans le bruit, la preuve que ce que l’on croyait fortuit était depuis longtemps programmé dans les fissures mêmes de la tour. J’ai parfois envie de refaire des images, des images sacrées, l’image, langage optique, mais tout est déjà dans le tarot.


21. Frida la muse

Ah, mais non-sens, bien sûr. Ce qui n’a aucun sens. Je ne souhaite pas trouver autre chose que ce qui est prêt à enflammer ma rétine par des mots. L’image, quel beau mirage. Serpent aux yeux qui tournent en rond — hypnotiseur de fête foraine. La barbe collée sur le beau visage d’une femme ibérique et les sourcils qui se rejoignent au centre du troisième œil. Les mots comme des entailles qui me transportent ailleurs, vers le pacifique. De l’Espagne au Mexique ; Frida savait faire plus que des tableaux, plus que de simples images, non !?! J’ai visité son exposition à SF — rétrospective de douleurs (mal au dos). La barre perce le flanc christique. Alors, c’est comme ça que cela se termine ? C’est ici que tout fini ? J’en ai bien l’impression, non ? Je lirai ton avenir dans le tarot, même si l’avenir n’existe plus. Nous ne sommes que notre propre muse, en fait !