BRUNO LEYVAL

Journal et autres notes

bel canto

bel canto

Le café est tiède, presque froid, mais je le bois quand même, comme un rite initiatique, un rituel matinal, une offrande à la nuit qui refuse de mourir (si tant est que la nuit puisse mourir au jour). J’ai encore quelques songes qui s’accrochent à mes cheveux, qui se cramponnent aux racines. Dehors, les rues portent encore les traces de rêves oubliés — des papiers froissés, des pas effacés, des promesses qui n’ont pas survécu à l’aube.

Je ne prends plus de sucre avec le café. Je pense à ce jeune poète, à ses fugues brûlantes, à cette manière qu’il a de disparaître pour mieux renaître ailleurs. Je pense à cette jambe perdue, offerte à la Bonne Mère. Il y a des matins comme ça où l’on se sent en transit, coincé entre ce qu’on a été et ce qu’on n’ose pas encore devenir.

Une radio grésille quelque part. Une voix ancienne, presque sacrée. J’aimerais croire que chaque note contient une vérité, quelque chose de pur, d’inviolé. Mais tout semble déjà vécu, déjà perdu. Alors, j’écris un mot sur la buée de la vitre. Juste pour voir s’il tient quelques secondes avant de s’effacer. Juste pour vérifier que, même fragile, il existe encore. Rêve.

Le lilas ploie sous l’ivresse légère d’une dizaine de mésanges charbonnières, petites prêtresses du matin. Elles vibrent, éclats noirs et jaunes peints à la main, comme des notes envoyées au ciel en ribambelles. Chacune lance son cri — une incantation, une braise sonore — et l’air devient une scène où tout tremble, où tout chante, où même le silence respire. Un merle tente l’aventure orchestrale, puis un rouge-gorge, fier, le torse bombé, ténor en quête de timbre — bel canto.


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