Bruno Leyval

Journal & autres notes

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48. Sculptures de cristal

La neige caresse les pentes des toits de tuiles, puis s’effondre sous son propre poids, fabriquant des tas de particules de glace ramifiée plus ou moins imposants sur la chaussée. Quelques ombres slaloment entre les sculptures de cristal, glissent sur les plaques tectoniques hivernales, se réchauffent dans les bars encore ouverts à cette heure tardive. L’Empereur a cette capacité à donner une forme concrète à ce qui n’était que souvenirs, et avec l’énergie du bâtisseur, il sculpte dans la glace des personnages antiques, des anonymes héroïques et des pauvres damnés, et c’est dans les intervalles creusés que s’ouvre un nouveau monde, un monde nouveau qui échappe aux guerres et aux tenailles du passé. Le pays est sous la neige, microscopiques bombes de cristal qui ne font du mal dans leur chute que sur les routes goudronnées. L’hiver blanc et féroce, lui, se tient un peu plus loin, vers l’est.


47. S’accrocher à la sève

Un long plan séquence imprimé sur une pellicule de noir et de blanc, à l’est de tout, dans la boue des larmes et des tourments, comme pour enregistrer la douleur et la diffuser sur grand écran. Travelling avant sur la route, gros plan sur la branche qui suinte encore. Et maintenant que je suis arrivé au bord de tout, là où la quête a fini par me déposer, là où je chancelle encore comme une feuille qui s’accroche à la sève, je ne peux que constater l’ampleur du chemin parcouru l’année passée. Changement en profondeur. Les chants grégoriens caressent les murs — la tapisserie lépreuse retrouve l’éclat du palais des anges. La création chante à nouveau aux oreilles du fou. Je me souviens de ce jour où je l’ai arrachée, où les traces et autres ratures griffonnées se sont envolées. Jour béni où un fil s’est tissé — un trait fin qui relie les deux pôles sur la même carte. Juste Un. À chaque jour son tirage — carte duelle réunifiée, et j’observe les mésanges et les rouges-gorges dans le lilas voisin qui bourgeonne déjà en hiver. C’est donc cela la béatitude ? C’est donc cela être arrivé au bord de tout ? Un océan fait de dunes sèches et de rêves colorés. J’ai le souvenir d’un désert et d’une halte impromptue ou j’ai fait la rencontre d’un scorpion doré à la longue barbe poivrée. Un maître arrive toujours quand le disciple est prêt. Au fond, il ne reste que des questions sans réponse et de nouveaux livres sur les étagères. Chaque livre est une ouverture, chaque mot une faille, chaque phrase un miroir et chaque parcelle de ce journal un espace mouvant qui oscille entre révélation, doute et ouverture. S’accrocher à la sève… À mi-chemin entre la foi et la folie.


46. La danse cosmique

Ce qui circule entre deux pôles sans se bloquer, sans se perdre, n’appartient plus à l’un ni à l’autre. C’est le sang du mythe, l’électricité du sens, l’instant où l’être cesse d’être une frontière et devient un passage sacré. Alors, c’est en empruntant ce passage que s’offre au passager la joie d’une danse cosmique — là où le sens et le mystère battent à l’unisson. C’est une danse sans chorégraphe, sans but précis, où l’on ne “devient” plus quelque chose, mais où l’on consent enfin à circuler, vivant, au cœur du mouvement éternel. Tourne et tourne encore. L’ordre mevlevi — la danse rituelle où les initiés tournent sur eux-mêmes en état de méditation active. Et puis Shiva qui danse parce que le monde est mouvement. En lui, les contraires cessent de s’opposer pour devenir rythme. Dans le cercle de feu, son corps ordonne et dissout le monde à chaque pulsation. Création, destruction et renaissance ne sont plus des événements successifs, mais une seule et même vibration. Celui qui contemple cette danse comprend alors que vivre, c’est consentir à être traversé par le feu du changement — et entrer, à son tour, dans la danse cosmique. Le passager contemple le passage, danse et choisit de mener une vie de dépouillement matériel, laissant derrière lui l’encombrement des possessions et des certitudes.


45. Un fruit mûr

Même mûr, le fruit hésite à se détacher de l’arbre, par peur du sol. Il y a toujours une difficulté à quitter un état confortable pour renaître autrement, et cela, associé à la peur d’une fin d’un cycle, peut entraver un projet pourtant arrivé à maturité. Alors, quand tu ressens que ce que tu es peut devenir un enseignement vivant, sois légitime, visible et entier pour entrer dans la danse cosmique.


44. À l’encre turquoise

Rien de plus écrit à l’encre turquoise sur un post-it jaune posé là, sur la table basse, à côté de ce petit présentoir en plastique transparent au socle noir renfermant deux dés à jouer rouges aux points blancs sur lequel est gravé Las Vegas — roulette et cycle total, et je ne sais plus depuis combien de temps je les regarde, de manière obsessionnelle, comme si chacun de leurs points portait la totalité du monde — de mon monde, de l’arcane 21, et de l’incarnation, et de la fin de la quête pour l’expérience — et comme si la somme de leurs faces n’était pas simplement dix (10), mais le signal d’un mouvement souterrain dont je perçois les frémissements dans chaque cellule de mon corps, et il m’est impossible de distinguer si ce vertige qui s’empare de moi est la fatigue, la somnolence, ou une présence étrangère qui glisse à l’intérieur de mon être — et je sens d’abord un fourmillement dans la plante des pieds qui remonte lentement comme du lierre dans mes jambes, et mes reins et mes épaules et tout mon corps devient un terrain vague de sensations diffuses, et je me demande si ce n’est pas un voyage astral que j’ai oublié de préparer, mal accompagné, ou juste une absence passagère mais intense, et tandis que je me laisse dériver, mes pensées se confondent avec l’ombre du post-it et avec la couleur du soleil que sa surface porte, et je me persuade que l’encre s’efface lentement comme un mirage en plein désert comme si ce rien de plus avait été écrit avec de l’encre de citron fragile et amère, et toute ma conscience est suspendue entre la matérialité du papier et le vertige de ce chiffre dix (10) qui revient partout dans mon quotidien sans que je puisse l’arrêter ou le comprendre, et je me dis qu’il faudra peut-être toute une vie pour revenir à cette sensation et pour savoir si elle était un avertissement ou seulement la manière dont le monde s’exprime quand on ose le regarder vraiment, et alors je reste là immobile regardant les dés et le post-it et le vide autour et tout ce qui m’arrive à la fois sans rien pouvoir faire sinon sentir et attendre que la lumière change, que l’encre se dissolve, que le temps se replie et que quelque chose arrive ou pas. Bouddha — une simple statuette posée là sur un post-it vierge maintenant comme si tout ce qui l’entoure pouvait l’emporter et comme si le moindre souffle de vent pouvait emporter l’encre qui déjà s’est effacée dans ma mémoire, et je reste là à regarder cette figure immobile et fragile et je pense à toutes les forces invisibles qui agitent l’air et la poussière et le temps lui-même et qui pourtant n’atteignent pas cette petite présence qui résiste, et je me demande si ce post-it est là pour protéger la statuette ou si la statuette existe seulement parce que le post-it la retient de disparaître, et je sens un léger tremblement dans mes doigts comme si la contemplation elle-même était une expérience physique et que le monde entier se concentrait dans ce petit objet et dans la fragilité du papier qui le soutient, et je reste ainsi suspendu entre le réel et l’illusion incapable de décider laquelle des deux domine mais conscient que la vigilance de l’esprit est nécessaire pour que le fragile ne se dissolve pas dans l’air comme un rêve effacé par la lumière.


43. Déconstruction

Apprendre à se connaître est une vaste entreprise de déconstruction. Car pour savoir qui nous sommes vraiment, pour éveiller ce (moi) intérieur, il faut accepter de dépouiller le mirage de ce que nous croyons être. Ce n’est pas une quête simple et rapide, oh non, mais un frémissement lent et permanent, un dialogue silencieux avec notre essence. Toucher du doigt ce noyau vital est l’aventure d’une vie, parfois lumineuse, parfois tissée d’ombre. Ombre et lumière, encore. Pour cela, chacun suit sa propre Voie. La mienne fut tracée par l’art. J’ai toujours considéré l’art non comme un moyen d’exposition (de l’ego), de maîtrise (du médium) ou de réussite sociale (capitaliste), mais comme un passage vers l’élévation spirituelle, une sorte de rituel quotidien qui ouvre les portes invisibles de l’âme. L’art, pour moi, est sacré, car il est un souffle profond, un miroir et une offrande à ce que nous portons de plus vrai, de plus précieux en nous : notre être essentiel. Cette posture, malgré certaines dérives — égarements nécessaires pour éclairer le chemin — est celle d’un créatif qui place la richesse de l’œuvre au-dessus de la récolte matérielle. Car c’est dans l’œuvre, et non dans ses retombées, que réside la véritable lumière, celle qui révèle l’invisible et fait vibrer le monde. L’être essentiel, lui, ne se laisse ni saisir ni nommer — il est ce murmure impalpable et silencieux derrière le tumulte de nos pensées, cette étincelle qui persiste même quand tout autour s’effondre. Il n’a ni forme ni contours, et pourtant, il habite chaque geste, chaque goutte d’encre noire déposée sur le papier, chaque mot prononcé au vent ou écrit dans le moindre carnet — journal sacré. L’art devient alors le langage décrypté qui le fait apparaître, la main qui trace sa présence sur le papier, comme sur le monde. Le créateur, en touchant cet être, n’invente rien, car il ne fait que révéler ce qui existait déjà, comme on ouvre une fenêtre sur un ciel intérieur que personne d’autre ne peut voir, que personne ne peut imaginer. C’est là que réside le secret de l’œuvre véritable, c’est là que tout est contenu. C’est dans cette capacité à nous mettre en contact avec notre abîme personnel, notre profondeur, à nous rappeler que nous sommes bien plus que ce que nous croyons être. Chaque dessin, chaque texte, chaque poème, chaque souffle créatif devient alors un pont vers cette essence fragile et poétique — un passage qui nous invite à la caresser dans l’espoir d’une rencontre, non pas comme un objet à posséder, mais comme un feu vivant à alimenter pour grandir sous sa chaleur bienveillante.


42. La corne sacrée

Et sur le front, quelques centimètres au-dessus de la tempe, à fleur de scalp, s’élargit un œil sombre qui tend vers la lumière — corne ancestrale prête à resurgir au printemps, comme un symbole puissant de mon animalité passée. À la recherche extérieure d’un animal totem, on oublie celui qui sommeille, en creux, à l’intérieur. Et que la corne sacrée pousse sans résistance — aucune déformation ne sera plus belle que celle de ce crâne mouvant. Ne faut-il pas être prêt à perdre ce que l’on croyait être pour incarner ce que l’on est réellement ? Car, depuis l’aube, au cœur même de notre héritage, rien ne disparaît. Chaque donnée demeure, chaque information se conserve, chaque trace persiste, et l’ensemble compose ce que nous sommes : une singularité façonnée depuis la nuit des temps, intimement reliée au cosmos. Alors que la corne croît et que le bois jaillissant vient s’échouer contre un arbre à la fin de l’hiver.


41. [Silence]

Une mésange charbonnière se pose sur le rebord de la fenêtre. Le froid hivernal se reflète sur le jaune de sa parure. Particules en suspension — la lenteur des cristaux liquides. C’est un mécanisme extraordinairement délicat — si délicat même qu’il ne se révèle qu’au prix d’un [Silence] prolongé, d’un retrait presque total du monde — un dispositif invisible dont le champ de réceptivité semble ne connaître aucune limite, comme s’il pouvait absorber indifféremment le frémissement le plus infime et l’ébranlement le plus vaste, et c’est précisément dans cette ouverture sans bornes, dans cette disponibilité tendue jusqu’à l’extrême, que s’est imposée à moi, lentement, inexorablement, la découverte de la grandeur des choses, non pas leur grandeur spectaculaire ou triomphante, ni même la grandeur fantasmée par tout apprentissage spirituel, mais cette grandeur obscure, enfouie en chacun de nous, presque accablante, qui se manifeste lorsque l’on comprend enfin que rien n’est insignifiant, que chaque détail, chaque inflexion, la moindre pause — même le [Silence] lui-même — participe d’un ordre plus vaste, insondable, auquel il ne nous est donné d’accéder que par cette manière singulière, fragile et pourtant irrévocable, qui m’a été impartie comme une nécessité plutôt que comme un choix.


40. Un nouveau cycle

Chaque année, dit-on, apporte son lot de changements, formule usée jusqu’à la corde, comme si le simple ajout d’un jour au calendrier suffisait à produire l’illusion d’un mouvement, et pourtant, à mesure que l’on s’enfonce dans cette pensée apparemment anodine, quelque chose résiste et s’obstine, car il devient impossible de réduire ce passage à une simple arithmétique du temps, à une rotation de plus autour d’un axe déjà bien fatigué. Effectivement, cette nouvelle année — qui n’arrive pas innocemment, mais à la suite d’une année de seuil (marquée par le chiffre 9), d’une année suspendue entre ce qui ne pouvait plus durer et ce qui n’osait pas encore advenir — se présente comme une rupture silencieuse et totale, annonçant un bouleversement intégral, une reconfiguration des attentes, des peurs et des gestes les plus élémentaires. Elle ne s’ajoute pas aux précédentes, elle les recouvre, les annule, les engloutit pour les dissoudre. C’est dans ce mouvement lent et irrévocable que s’impose l’idée troublante qu’il ne s’agit plus d’un simple recommencement, mais de l’ouverture d’un nouveau cycle (marqué par le chiffre 10) dont nul ne peut encore dire s’il porte en lui la promesse d’un ordre retrouvé, d’une communication plus haute, ou la confirmation d’un dérèglement définitif. Un sacrifice temporaire ouvre à une vérité plus haute — un retrait du monde pour une fusion cosmique — ce que je comprends aujourd’hui : le non-agir m’évitera les luttes de demain. Alors, après cette année où une profonde transformation (métanoïa) s’est opérée en moi, je choisis (s’agit-il vraiment d’un choix ?) de continuer sur le chemin qui est le mien, avec ferveur et conviction, et de voir autrement, encore et toujours, pour comprendre profondément — l’Œil, le cœur et l’esprit grands ouverts.