Expérience
L’existence n’est pas une ligne droite, jamais elle ne l’a été, oh non jamais, malgré l’obstination des cartes, des calendriers et des récits rassurants que l’on nous transmet. L’existence est un labyrinthe de symboles, un entrelacs de signes opaques et de fausses sorties, de mirages pleins d’espoir, et ce que l’on nomme le réel — avec cette assurance presque indécente — n’est bien souvent qu’un voile grossier, patiemment tissé par l’éducation, la société, la norme, la peur et l’habitude, un tissu épais dont chaque fil vise à rendre le monde praticable, mais au prix de son étrangeté fondamentale. Car vivre véritablement n’a jamais consisté à s’adapter à ce voile, mais à apprendre à le déchirer, non par la seule raison — bien trop lente et bien trop prudente, trop soumise à l’ordre — mais par l’expérience intérieure, celle qui brûle de mille feux, qui désoriente, qui fait vaciller jusqu’au nom que l’on nous donne (ou que l’on se donne). L’être humain naît ainsi lesté d’histoires qui ne sont pas les siennes, un poids chargé de dettes invisibles ancestrales, de récits muets généalogiques, de drames familiales inachevés. Les blessures des parents, les silences des ancêtres, les interdits transmis sans mots pour les décrire, par regards ou absences, s’infiltrent dans l’âme avant même que celle-ci n’apprenne à communiquer, et tant que ces héritages demeurent enfouis, non reconnus, ils gouvernent en secret les gestes, les désirs, les répétitions et les échecs, comme une main invisible tirant les ficelles d’une existence que l’on croit libre. Se libérer ne commence donc pas par l’oubli, mais par la reconnaissance patiente de ces chaînes, et par leur lente transmutation en conscience. Or, la guérison ne réside pas dans l’explication — cette illusion moderne — mais dans l’acte symbolique. L’inconscient, indifférent à la logique et aux raisonnements élégants, ne comprend que le langage des images, des gestes et des rituels. Là où mille discours échouent, un acte accompli avec vérité peut fissurer la structure entière de la souffrance. L’art devient alors médecine, non au sens décoratif ou consolant, mais comme opération radicale, et la création, un moyen de rassembler les fragments dispersés de l’être, ces éclats disséminés par la peur, la honte et le temps. Le corps, quant à lui, n’est pas l’obstacle que l’on voudrait croire, ni la prison de l’esprit, mais son temple le plus ancien. Il porte la mémoire des chocs, le poids des désirs refoulés, la trace des joies et des terreurs, et le rejeter, le nier ou le juger revient à mutiler l’âme elle-même. Dans l’excès comme dans la nudité, dans la sexualité comme dans la douleur, le corps révèle ce que l’esprit s’acharne à dissimuler. L’honorer, ce n’est pas céder à l’instinct, mais retrouver une unité perdue, un langage oublié. La spiritualité, dès lors, ne saurait être une fuite vers le ciel ou un refuge éthéré ; elle est une descente consciente, une plongée sans garantie dans les profondeurs. Elle exige la mort de l’image que l’on entretient de soi-même, car tant que l’ego règne, il n’y a que répétition, mascarade et illusion de progrès. Mourir symboliquement n’est pas disparaître, mais cesser de se mentir, et permettre une renaissance qui ne consiste pas à devenir autre, mais enfin à devenir ce que l’on est. Le sacré, d’ailleurs, ne se présente presque jamais sous une forme pure ou majestueuse. Il surgit dans le grotesque, dans le rire déplacé, dans la violence ou la honte, là précisément où les opposés se touchent et se contaminent. Refuser l’ombre, c’est refuser la lumière ; nier la contradiction, c’est s’exiler de la totalité. Le chemin intérieur n’a pas de carte définitive. Chacun traverse ses propres déserts, affronte ses monstres spécifiques, gravit des montagnes qui n’existent que pour lui. Les maîtres ne montrent pas la route — ils détruisent les certitudes. La véritable sagesse ne s’accumule pas comme un savoir, elle se dépouille, couche après couche, jusqu’à ce qu’il ne reste presque rien. L’art, lorsqu’il est authentique, n’est ni décoratif ni divertissant. Il est un acte de transmutation. L’artiste ne décrit pas le monde, il le traverse, le fracture, le transforme, le dissout et le reconstruit, et en touchant l’inconscient collectif, il agit comme un guérisseur involontaire, rappelant à chacun que la liberté n’est jamais donnée, mais conquise dans la solitude intérieure. Ainsi, vivre devient un acte créateur. Chaque geste peut devenir un rituel, chaque rencontre un miroir, chaque épreuve une initiation. Et lorsque l’on cesse enfin de vouloir être conforme, lorsque l’on accepte de se transformer sans garantie de retour, alors la vie elle-même cesse d’être un simple passage. La vie elle-même, devient œuvre sacrée, lente, exigeante, et irrémédiablement vivante.
— 28 décembre 2025