Bruno Leyval

Journal & autres notes

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Énergies

Toutes les énergies qui nous traversent — absolument toutes — peuvent-elles être considérées comme des cadeaux de l’univers ? Même celles qui brûlent, qui désorientent, qui fatiguent ou qui blessent, celles que nous refusons d’accueillir parce qu’elles dérangent l’image que nous avons de nous-mêmes ? Peut-être que le cadeau ne réside pas dans leur douceur, mais dans ce qu’elles déplacent, dans la manière dont elles nous obligent à ajuster notre posture, à affiner notre écoute, à reconnaître que rien ne nous traverse par hasard. Chaque énergie, qu’elle soit lumière ou friction, porte en elle une information, une invitation, parfois rude, parfois obscure, mais toujours vivante. Parmi elles, il en est une qui domine, qui déborde et insiste avec une intensité presque indécente : l’énergie sexuelle. Non réduite à sa simple expression biologique ou à sa caricature sociale, elle se comprend comme puissance brute, énergie de création et de propulsion, feu primordial qui précède les formes et les dépasse. Elle est appel et tension, vertige et force, capable de faire naître des mondes comme de les consumer. C’est pour cela qu’elle demeure la plus redoutée, la plus contrôlée, et indéniablement la plus mal comprise. Elle ne se laisse pas facilement canaliser, car elle traverse l’être, le contamine et comme un miroir, elle révèle les failles dans les moindres détails. Elle met en lumière ce qui cherche à naître autant que ce qui résiste à mourir. Lorsqu’elle est accueillie et transmutée, elle devient un moteur de création, une source d’élan et de souffle vital — du cri primordial à la dernière expiration. Lorsqu’elle est réprimée ou détournée, elle se fige, se pervertit ou se retourne contre celui qui la porte. Loin d’être isolée, elle agit comme un révélateur, indiquant où se trouve le désir véritable, là où la vie insiste pour continuer à circuler. Rien de ce qui nous traverse n’est une erreur cosmique. Chaque énergie est un message brûlant, une lettre écrite avec du feu. Même lorsque l’énergie trouble la pensée, plie le corps ou fissure l’âme, elle ne rassure pas l’ego, mais le déplace, ne confirme pas l’image que nous avons de nous-mêmes, mais la met en crise pour permettre à une forme plus vaste de naître. Certaines forces arrivent comme des chants, d’autres comme des coups, mais toutes exigent une écoute, car chaque énergie est une question posée au corps, au cœur et à la conscience. Parmi elles se dresse l’énergie sexuelle, indocile et excessive, flamme nue et élan primordial, poussant la graine à fendre la terre et le désir à créer avant même de savoir quoi. Elle est dangereuse parce qu’elle est vraie, parce qu’elle révèle, sans demander la permission, ce qui veut naître autant que ce qui s’accroche à mourir. Accueillie et transmutée, elle devient art, vision, guérison et mouvement. Niée ou muselée, elle se déguise, se tord et se retourne contre le corps, l’autre ou soi-même. Elle n’est pas un problème à résoudre, mais un oracle vivant à célébrer, indiquant l’endroit exact où la vie insiste, là où le désir refuse de se taire et où l’âme réclame de poursuivre son œuvre. — J’ai souvent utilisé l’énergie sexuelle comme source de création, notamment lors de sessions artistiques cérémonielles, proche du rituel : je m’agenouille au centre d’une pièce, nu, et je ferme les yeux pour sentir le souffle entrer et sortir de mes poumons comme des vagues de feu. La bougie rouge devant moi vacille, projetant des ombres dansantes sur les murs, et je laisse mes mains parcourir mon corps, du sommet du crâne à la plante des pieds, pour réveiller chaque énergie qui sommeille en moi. Je prends une feuille et un stylo, et j’écris à la hâte, sans réfléchir, tout ce qui m’a traversé : la colère qui brûle, la fatigue qui plie, la joie qui éclate, le désir qui me secoue… Mes mots se font cris, murmures, étincelles magiques, visions et révélations ; ils tombent sur le papier comme des braises cosmiques, des explosions capturées. Puis, je ferme les yeux et j’invite mon énergie sexuelle à se montrer, à rugir, à m’envahir et à vibrer dans chaque fibre de mon être. Je parle à ce feu comme à un ancien compagnon et je lui demande ce qu’il veut créer, ce qu’il veut dissoudre pour révéler. Mes mains, mon souffle, mon cœur, tout devient un canal, un os creux où je sens la tension traversante devenir chaleur, la chaleur devenir mouvement et le mouvement devenir pouvoir total. Quand j’ai fini, je plie le papier avec révérence et je le place dans une petite boîte que je scelle, sentant que l’énergie ne disparaît pas, mais se condense, qu’elle est prête à jaillir dans ma vie et à alimenter mes créations, mes désirs, toute mon œuvre. Je souffle la bougie et reste un moment dans le silence, sentant le feu circuler librement en moi, vibrant, vivant, vivant au rythme de ma respiration et de mon cœur. Je me tiens juste, j’accueille le changement que l’énergie insuffle, et la lumière s’installe — la lumière dissout les doutes et confirme que le mouvement est juste.