Mais des images dissoutes, nous reviendrons
Sous la roche, il y a les ruines, lourdes et compactes, chargées d’icônes vernies dont l’éclat figé ne renvoie plus rien, surfaces lisses et closes, saturées de regards morts, et les pages encrées, elles aussi, n’atteignent plus l’essence divine, comme si l’encre avait perdu sa vertu d’ascension, comme si les signes, trop souvent tracés, s’étaient vidés de leur pouvoir d’appel, retombant sur eux-mêmes en une matière opaque, sans passage — vision (360°) large, et pourtant. Mais d’images, j’en ai tant fait, jusqu’aux profondeurs de l’esprit, jusqu’à l’usure même du corps, jusqu’à ce point où la chair ne sert plus que de support à la vision (une version fatiguée des visions nocturnes), où les nerfs deviennent des fils tendus pour retenir ce qui déborde, car à force d’images accumulées, superposées, broyées les unes contre les autres, empilées dans des boites de rangement plastique noir aux couvercles à clips, le corps finit par céder sous la surexposition, non pas dans un fracas spectaculaire, mais dans une fatigue sourde, obstinée lumière rouge, une érosion lente où chaque image laisse une trace, une brûlure infime sur les bords du papier mat, et où l’on comprend trop tard que voir autant, voir si loin, voir si intensément, c’est déjà consentir à se dissoudre un peu dans ce que l’on regarde. Panorama argentique — de longues terres d’hiver ou tout semble mort, ou les paysages monochromes défilent à l’arrière d’un train de nuit, et où le moindre sommeil est une traversée de tunnel ; sans aucune intention de passage imminent, peut-être le simple désir de regarder de l’autre côté de la voie en fer, alors que s’éloigne le temple aux sept roches, plantées dans le corps et dans la boue comme des clous sacrificiels, alors que le pentagramme sacré ne relie plus les pics dressés, que la croix est en feu, que l’olivier sec creuse la terre dans l’espoir d’une source, que les lignes de force se sont défaites, dissoutes dans une géométrie sans centre, que plus aucune prière n’ose tenter l’aventure d’un voyage céleste — trop haut, trop tard, trop vide, trop tout, en fait — et je m’épuise au cœur du monde pour le percer, pour y enfoncer la tête, les mains, la pensée entière, tout mon être fracturé comme on tente de traverser un mur à force d’y frapper son propre corps, convaincu qu’il doit bien exister, quelque part sous la matière, une fissure, une faiblesse, un point d’entrée ou de rupture où le réel consentirait enfin à céder. Je m’y épuise sans héroïsme, sans exaltation, dans cette fatigue dense qui n’a plus rien de mystique, mais qui persiste pourtant, obstinée encore, car même privé de temple à vénérer, même privé de figures à sublimer, même privé de ciel à traverser, même privé d’un œil à offrir à l’humanité aveugle, il reste cette nécessité obscure de creuser, de forer, de descendre encore et encore, comme si le monde creux, en son centre supposé, recelait une réponse qu’il refuse de livrer autrement que par l’épuisement, comme si la vérité — si tant est que ce mot ait encore un sens — n’était accessible qu’à celui qui accepte de s’user jusqu’à devenir lui-même trou, os/canal, un passage, voir une absence, et c’est ainsi que je continue, penché sur cette masse opaque qu’on appelle le monde, non pour la comprendre, non pour la sauver, mais pour vérifier une dernière fois peut-être, qu’elle résiste encore — alors demeure la question, obstinée, presque indécente : y a-t-il encore une possibilité visuelle, un reste de vision, quelque chose qui ne serait ni image usée ni symbole épuisé — vision, et pourtant, car voir ne suffit plus, voir est devenu un geste mécanique, un réflexe sans ouverture, une maîtrise morte, et ce qui se cherche n’est peut-être pas à regarder, mais à traverser, à soutenir sans détours, un éclat sans forme qui ne promet plus la révélation, mais l’épreuve même du regard nu, sans icône, sans page, sans crayons, exposé à ce qui persiste quand tout ce qui devait signifier s’est déjà effondré — là est peut-être la source du renouveau, la floraison de l’olivier, la vision pure de celui qui, après la rupture (texte/vision – mot/image), celui qui, victime d’une sorte de renaissance (artistique/spirituelle – poésie/métanoïa), reprend ses outils du lettré et sa plume sacrée pour voir ailleurs, au-delà.
— 22 décembre 2025