Bruno Leyval

Journal & autres notes

À propos   Lettre   Contact   Archives   Flux RSS


Les instants fébriles

C’est encore une façon de tromper l’ennui, oui, une ruse parmi d’autres, dérisoire mais nécessaire, ces moments étirés, bien trop lents, qui affleurent avec une élégance presque fortuite les parois de tous les instants fébriles, comme une marée hésitante venant lécher les murs fragiles de la tension, et l’on s’y accroche alors, à ces lenteurs trompeuses, parce qu’elles donnent l’illusion d’une respiration, d’un suspens accordé par le temps lui-même, alors qu’en réalité, elles ne font que prolonger l’attente, épaissir le silence, et préparer, dans leur douceur même, la prochaine secousse. Alors vint ce moment de fulgurance qui surgit sans prévenir et qui, comme un disjoncteur brutal, coupe net l’alimentation du corps, suspend le geste, vide les muscles de leur intention, laissant la chair en plan tandis que quelque chose d’autre, ailleurs, prend la relève — secousse spirituelle, oui, transe bien évidemment, mais sans les ornements attendus, sans les chants ni les tambours, une transe sèche, intérieure, presque clinique, où l’on bascule hors de soi avec une précision inquiétante. Je suis souvent parti en voyage vers mon centre, vers ce point dense et obscur où tout converge et se défait à la fois, au cœur du nid de pierres, là où les couches s’empilent, souvenirs, symboles, peurs, jusqu’à former une masse compacte, et c’est là, précisément là, que toutes les cérémonies s’éteignent après l’éclipse, quand les gestes sacrés perdent leur fonction, quand les formules ne servent plus à rien, quand il ne reste que le battement nu, irrégulier, d’une présence sans décor, survivante d’un rituel qui n’a plus personne à convaincre.