Bruno Leyval

Journal & autres notes

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Fous, folie, transformation qui s’évide (monde)

Ah les fous, les pauvres fous. Ce sont toujours les fous — oui, ceux que nous appelons fous avec cette assurance tranquille de ceux qui croient encore à la solidité de leurs propres catégories — ceux qui ne pensent pas comme nous, pas comme il faudrait penser, pas comme on devrait penser, selon la cadence imposée, selon la respiration collective de la masse, selon cette uniformisation sourde et totalitaire qui nous intime l’ordre de penser avant même que la pensée n’advienne, et c’est précisément là, dans cette dissonance originelle, que je me tiens, vacillant, car c’est dans la plus grande des confusions que je m’apprête à basculer, non pas à avancer, non pas à progresser — basculer, oui — dans une autre dimension psychique, un glissement, un renouvellement ambigu, une variation instable de moi-même, et comment ne pas y voir le résultat d’une transformation profonde — transformation, non, le mot est trop tiède, trop domestiqué — il faudrait parler de transmutation, d’un passage irréversible, d’une mutation intérieure lente et douloureuse, d’une métamorphose sans modèle préalable, sans promesse de retour, oui, c’est certainement de cela qu’il s’agit, de cela que mon être transpire malgré lui, comme une fièvre secrète, cette plongée abyssale vers le néant, vers le vide, vers ce vide que j’ai tant convoité, désiré avec une ferveur presque mystique, ce vide profond, radical, absolu, et pourtant — paradoxe insupportable — le nommer, c’est déjà le trahir, car le nommer, c’est déjà ne plus le reconnaître comme un vide, puisqu’un vide nommé cesse d’être vide, devient concept, devient objet, devient encombrement, un vide de toute chose, un vide absurde, vidé jusqu’à s’être vidé de son propre vide, implosion silencieuse de sens, et me voilà tournant en rond dans la réflexion, prisonnier de cette pensée circulaire, pendant que le monde, lui, se vide déjà, sans effort, seul, avec la facilité obscène de ce qui ne se pose aucune question, non, aucune, ni sur sa direction, ni sur sa finalité, ni sur sa propre disparition à venir, tandis que moi, je m’use à penser l’effacement, à intellectualiser la chute, à chercher une cohérence là où il n’y a plus que l’érosion patiente de toute chose, et c’est peut-être cela, finalement, la véritable folie — non pas de basculer, non pas de muter, mais de croire encore que la pensée puisse rattraper un monde qui s’évide plus vite qu’elle ne peut le nommer.