Bruno Leyval

Journal & autres notes

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À l’encre turquoise

Rien de plus écrit à l’encre turquoise sur un post-it jaune posé là, sur la table basse, à côté de ce petit présentoir en plastique transparent au socle noir renfermant deux dés à jouer rouges aux points blancs sur lequel est gravé Las Vegas — roulette et cycle total, et je ne sais plus depuis combien de temps je les regarde, de manière obsessionnelle, comme si chacun de leurs points portait la totalité du monde — de mon monde, de l’arcane 21, et de l’incarnation, et de la fin de la quête pour l’expérience — et comme si la somme de leurs faces n’était pas simplement dix (10), mais le signal d’un mouvement souterrain dont je perçois les frémissements dans chaque cellule de mon corps, et il m’est impossible de distinguer si ce vertige qui s’empare de moi est la fatigue, la somnolence, ou une présence étrangère qui glisse à l’intérieur de mon être — et je sens d’abord un fourmillement dans la plante des pieds qui remonte lentement comme du lierre dans mes jambes, et mes reins et mes épaules et tout mon corps devient un terrain vague de sensations diffuses, et je me demande si ce n’est pas un voyage astral que j’ai oublié de préparer, mal accompagné, ou juste une absence passagère mais intense, et tandis que je me laisse dériver, mes pensées se confondent avec l’ombre du post-it et avec la couleur du soleil que sa surface porte, et je me persuade que l’encre s’efface lentement comme un mirage en plein désert comme si ce rien de plus avait été écrit avec de l’encre de citron fragile et amère, et toute ma conscience est suspendue entre la matérialité du papier et le vertige de ce chiffre dix (10) qui revient partout dans mon quotidien sans que je puisse l’arrêter ou le comprendre, et je me dis qu’il faudra peut-être toute une vie pour revenir à cette sensation et pour savoir si elle était un avertissement ou seulement la manière dont le monde s’exprime quand on ose le regarder vraiment, et alors je reste là immobile regardant les dés et le post-it et le vide autour et tout ce qui m’arrive à la fois sans rien pouvoir faire sinon sentir et attendre que la lumière change, que l’encre se dissolve, que le temps se replie et que quelque chose arrive ou pas. Bouddha — une simple statuette posée là sur un post-it vierge maintenant comme si tout ce qui l’entoure pouvait l’emporter et comme si le moindre souffle de vent pouvait emporter l’encre qui déjà s’est effacée dans ma mémoire, et je reste là à regarder cette figure immobile et fragile et je pense à toutes les forces invisibles qui agitent l’air et la poussière et le temps lui-même et qui pourtant n’atteignent pas cette petite présence qui résiste, et je me demande si ce post-it est là pour protéger la statuette ou si la statuette existe seulement parce que le post-it la retient de disparaître, et je sens un léger tremblement dans mes doigts comme si la contemplation elle-même était une expérience physique et que le monde entier se concentrait dans ce petit objet et dans la fragilité du papier qui le soutient, et je reste ainsi suspendu entre le réel et l’illusion incapable de décider laquelle des deux domine mais conscient que la vigilance de l’esprit est nécessaire pour que le fragile ne se dissolve pas dans l’air comme un rêve effacé par la lumière.