Bruno Leyval

 

Artiste et poète

L’État en armes

Les gyrophares découpent la nuit en lambeaux,
les casques s’alignent comme des fourmis de métal - fourmi électrique qui fait de la résistance
les caméras clignotent, les drones ronronnent,
et la loi s’écrit en code-barres sur nos peaux.
(Les haut-parleurs crachent des ordres en boucle,
les écrans diffusent des visages floutés, des noms rayés.)

Ils ont habillé la peur en uniforme,
ils ont donné des armes aux peurs des autres,
ils ont appris aux enfants à lever les mains avant de parler,
ils ont transformé les places en stands de tir.
(On nous compte, on nous trie, on nous range par cases,
et la nuit n’est plus qu’un temps mort entre deux contrôles.)

Les discours tombent comme des bombes à fragmentation,
les mots « ordre », « sécurité », « menace » explosent en silence,
les visages s’effacent derrière les visières,
et les rues deviennent des couloirs de prison.
(Les rues sentent le caoutchouc brûlé et la sueur des flics,
les murs suintent des affiches « Obéissez, c’est pour votre bien »,
les chiens reniflent les sacs, les drones cartographient les peurs,
et chaque pas est un aveu, chaque regard une provocation.)

Ils ont remplacé les juges par des algorithmes,
les tribunaux par des centres de rétention,
les mots « liberté », « justice », « peuple » ne sont plus
que des artefacts dans les musées de l’Histoire.
On nous serre la gorge avec des lois,
on nous étouffe avec des décrets/déchets
on nous enterre vivants sous des montagnes de paperasse,
et personne ne viendra gratter la terre pour nous sortir.

Mais écoute :
dans les cages d’escalier, on chuchote encore des slogans,
dans les ateliers, on imprime des tracts avec du sang séché,
dans les lycées, on dessine des cocktails Molotov sur les cahiers,
et la nuit, on allume des feux avec des pages de journal.

Ils croient nous avoir muselés,
ils croient nous avoir comptés, fichés, neutralisés,
mais chaque matraque qui s’abat fait naître une étincelle,
et chaque étincelle est une braise pour demain.

Les derniers rebelles se cachent dans les égouts,
les derniers poètes se taisent ou hurlent dans le vide,
les derniers fous sont en cellule, drogués aux neuroleptiques,
et demain, il ne restera plus que le bruit des bottes.

— poesie — @brunoleyval