L’écriture comme image
De l’image à l’écriture comme image. L’hypothèse est la suivante : une description détaillée constitue l’unique trace d’une image, ce qui rend superflue toute existence matérielle de celle-ci. L’image est déplacée hors de l’objet visuel vers une opération mentale située du côté du lecteur. La description fonctionne alors comme un dispositif génératif. Elle ne renvoie pas à une source préalable, mais produit ce qu’elle énonce. On peut rapprocher ce geste de l’ekphrasis, entendue comme description d’image, à ceci près qu’il n’y a plus ici d’image d’origine. Le texte ne décrit pas une image ; il en tient lieu. Chez Jorge Luis Borges, certains objets n’existent que par leur énonciation et acquièrent, par ce seul biais, une extension supérieure à celle d’objets matériels. L’œuvre devient immatérielle, minimale, réduite à une suite de mots. Ce régime rejoint des pratiques de l’art conceptuel, notamment chez Sol LeWitt, où l’énoncé suffit à contenir l’œuvre. La précision descriptive, loin de stabiliser l’image, en accentue la dispersion : elle accumule des détails sans produire de coïncidence entre langage et vision. L’image mentale qui en résulte est instable, variable, continuellement recomposée. Il s’agit d’une forme éphémère et pourtant indéfiniment reproductible. L’image cesse d’être un objet à voir pour devenir un événement de lecture. La description ne renvoie pas à une absence ; elle constitue la seule modalité d’existence de l’image. L’œuvre n’est ni visible ni invisible ; elle est mentale, instable, en cours de formation.
—
— journal