11.08.2026
Quelque part à l’intérieur, enfouie sous plusieurs couches, sous cette carapace qui s’épaissit avec les années et que je ne cesse moi-même de nourrir, couche après couche — le désespoir avait besoin d’être entretenu pour pouvoir durer —, il y a une croûte, une croûte épaisse, obstinée, presque minérale, sûrement mystique, et sous cette croûte, plus profondément encore, là où je ne vais plus, là où je ne vais peut-être jamais, se tapit l’essence même, cette chose première que les années n’ont pas détruite mais qu’elles ont recouverte jusqu’à la rendre presque inaccessible. À force de vouloir se protéger du monde, on finit par enfouir ce qu’il y avait de plus vivant en soi, n’est-ce pas ? Enfin, je ne sais pas. Je ne sais pas, en fait. Je ne sais plus. Il y a quelque chose qui cloche, qui cloche encore, qui cloche toujours, quelque chose qui cloche pour toujours, et cette chose qui cloche est peut-être précisément ce que je prends pour l’essence, cette chose que je cherche sous la croûte alors qu’elle est peut-être la croûte elle-même — il y a une espèce de bestiole noire avec plein de pattes (une bonne centaine) qui grimpe sous la façade. C’est certainement sans intérêt, mais il me semble que c’est indispensable de l’ajouter quand même. C’est ce que font les créateurs — des artistes aux poètes —, c’est ce que nous faisons tous, même ceux qui prétendent ne rien faire, même ceux qui prétendent seulement vivre, car nous commençons toujours par quelque chose et, après avoir construit autour de cette chose tout ce que nous pouvions construire, après avoir ajouté couche sur couche, geste sur geste, mot sur mot, nous finissons parfois par tout détruire, absolument tout, non pas parce que ce que nous avons fait était faux, mais précisément parce que nous devons le détruire pour atteindre ce qui était là avant, au centre, sous la croûte, à l’endroit même d’où nous étions partis. Et c’est peut-être cela, la création, cette entreprise absurde qui consiste à s’éloigner du point de départ avec la seule intention de pouvoir y revenir, mais autrement, après avoir tout détruit sur le chemin, comme si nous ne pouvions reconnaître ce que nous cherchions qu’une fois débarrassés de tout ce que nous avions fait pour le trouver. C’est certainement une maladie, la création. Une maladie comme une autre, mais une maladie dont on se persuade qu’elle est un privilège, un truc qui ronge, qui ronge lentement, comme une gangrène ronge une jambe jusqu’à l’os, sans hâte, sans colère ni haine, avec cette patience épouvantable des choses qui savent qu’elles finiront bien par atteindre la moelle.
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journal — @brunoleyval