La reliure est en cuir noir bleuté et sur la couverture, comme la peau d’une bête au fer rouge marquée, une simple croix incrustée. Les pages ont jauni et les traces du temps, elles aussi, se sont incrustées. C’est un petit livre sacré.
J’entendais une voix. Je ne sais rien des batailles que tu as traversées, des combats et des défaites que tu t’es infligés. Non, je ne sais rien de tout cela. Il faut bien le dire, ta parole est rare et tu es maître dans l’art de la dissimulation. Il y a bien eu ce jour où, à la lueur d’un néon clignotant, j’ai cru percevoir dans un de tes yeux bleus, la grande vague d’Hukusai. Elle s’échoue de temps à autre sur le sable de tes longs cheveux. Si je le pouvais, je la prendrais en photo en négatif sur ta rétine, pour l’imprimer en quadrichromie – un grand format de dévotion. Voici la grande vie que tu souhaitais, seul et libre – ce que tu as gagné en liberté, tu me l’as offert en souffrance. J’espère que tu seras heureux et que ma mélancolie n’ombragera pas ton soleil éphémère.
Mon attachement est sincère et profond – une personne élevée au rang de religion. Je suis d’une grande piété, tu sais, tu sais que je ne suis qu’un apatride, un exilé du paradis.
J’ai une icône de toi dans mon portefeuille, une petite image faite à la main dans un village reculé de la Grèce antique. Les Dolomites sont impressionnantes au printemps. Elles sont les gardiennes de ton temple, comme des pieux profondément ancrés dans la terre et qui portent le ciel – éternel.
Sur la colline à la sortie de la ville, les trois potences fissurent l’horizon. Deux en forme de T sur les côtés et une en croix au centre.
C’est une zone de grand calme, comme tous les champs d’horreur. Le silence finit toujours par recouvrir les cris. Une grande vague de silence. Au centre, il y a l’œil qui sépare la fureur extérieure, sur les bords dévastateurs – il y a des histoires d’amour qui sont semblables à des tornades. Après son passage, parmi les ruines, la difficulté de rassembler le passé. Les portes du temps sont verrouillées.
Ton missel vespéral se repose sur une étagère de ma bibliothèque. Je l’ai sauvé du feu un jour. Il appartenait à ta sœur noyée. C’est tout ce qu’il te reste d’elle – avec deux photographies post-mortems en noir et blanc dans une chambre pleine de fleurs. Un visage d’ange – presque vivant. Sur les premières pages, incrustés dans le papier, quelques coups de crayon semblent former une date : 1960. Glissé entre les prières du dimanche, un petit bout de papier déchiré sur le flanc recueille une écriture enfantine, les derniers mots d’une jeune fille de 16 printemps :
« Je ne cesse de te chercher et pourtant, tu ne cesses de me fuir, tellement. »
Il y a des mots fléchés qui font de nous des cibles.
La petite table en bois de cerisier est entourée de trois chaises, dont une qui semble abandonnée. Elle est pleine de poussière. Figée dans le passé. Le coussin porte encore les traces moulées du dernier passager. Tu es bien seul aujourd’hui, dans cet appartement lumineux, et pourtant.
Les fantômes qui dansent autour de toi font le maximum pour ne pas te déranger.
— 02/04/2025