Bruno Leyval

Journal & autres notes

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55. L’écharde

Maintenant que les restes de la nuit s’effondrent sur la couette givrée, tandis que le froid tente une incursion sous les draps de velours, je me demande si l’instant n’est pas venu de me lever. J’ai rêvé de Bouddha, dans un champ de blé. Vêtu de sa tunique orange, les pieds nus, il avançait vers moi d’un pas lent, déplaçant quelques grains de poussière du chemin vers l’herbe bordante. Je désirais plonger mes yeux dans les siens, pour qu’il m’y révèle la substance de l’univers, mais en ouvrant les paupières à la lumière du jour, l’éveil se fit d’une banalité déconcertante. Les rêves empreints de sagesse n’ouvrent pas les portes de bois massif, ils s’infusent par les nervures, jusqu’à trouver l’aspérité d’où se détache une écharde, prête à se planter dans l’âme de celui qui consent à l’accueillir. L’écharde a cette particularité — ce pouvoir — de s’infiltrer en profondeur sous la peau du marcheur et de lancer des rappels de sa présence à intervalles réguliers, et cela, tout au long de la marche. Pèlerinage et douleur : celui qui ne connaît pas la souffrance, ne connaît pas la vie — un mendiant au fond d’une ruelle mènera le prince vers le pauvre, l’ascète vers le roseau, le sage vers l’éveil. Une écharde dans le doigt qui pointe vers la lune — pleine.


54. Le maître et les cartes

Ne cherche pas un maître dans celui qui lit les cartes — il n’est qu’un compagnon tenant une lampe pendant que tu explores ta propre caverne. Il n’interprète pas ton destin, il t’aide à écouter ta voix intérieure, car nul ne peut voir à ta place, et nul ne doit marcher à ta place.


53. Entre les solitudes

Quand nous créons, une source infinie jaillit en nous ; quand nous nous transformons, un torrent sauvage nous emporte ; et quand nous partageons, nous tendons un pont fragile entre les solitudes.


52. Deux mouvements

Il y a toujours deux mouvements, même lorsqu’un seul semble visible, car ce qui se présente comme unité n’est jamais qu’un compromis temporaire entre deux forces incompatibles. La dualité, dès lors, n’est pas une opposition franche, mais une contamination réciproque, une lente infiltration par laquelle chaque « être » absorbe son contraire jusqu’à ce qu’il devienne impossible de les distinguer. Fusion totale — équilibre parfait. La première fissure apparaît le jour même où l’on célèbre notre nouvel équilibre. Elle se creuse au moment où l’on croit percevoir dans cette fusion une stabilité intérieure, souvent nourrie par une évolution spirituelle en plein essor. Grisés par cette progression, nous nous en réjouissons sans retenue, nous projetant de nouveau vers le but (le fruit de l’Œuvre), au point d’en oublier le chemin (l’Œuvre) qui y conduit. Voilà le énième écueil pour celui qui prétend suivre la Voie. Sous l’os frontal, la germination oculaire. Pour pouvoir visualiser l’incommensurable, il faut que l’œil soit prêt. Toute vision ne s’effectue qu’après une réunification totale. Alors, il n’y a plus qu’un seul mouvement, même lorsque deux semblent visibles.


51. Une réponse existe déjà

Et la Papesse revient comme un mantra sacré lorsque l’on cherche au-dehors ce qui demeure au-dedans, lorsque l’on accélère alors qu’il faudrait ralentir, car ce qui est juste à l’intérieur se révélera à l’instant exact, car la réponse existe déjà, car le temps n’est pas encore à l’exposition, mais à la compréhension, et puisque le silence est une force, ce que l’on porte a de la valeur et réclame respect et temps.


50. Faire de la place

La nuit dernière, dans la caverne onirique, un numéro de cirque se déployait devant moi. Les cordes tendues vibraient sous des pas silencieux, et les acrobates défiaient la gravité avec une légèreté qui faisait écho à celle que je cherchais dans ma vie éveillée. Il y avait des flammes suspendues, des visages masqués et des gestes lents, presque rituels, comme si chaque mouvement portait le poids et la grâce de siècles entiers — au bord de la piste, la leçon d’un miroir. Il y a dans la vie tant de choses que nous portons par habitude, par distraction, par peur du vide — des souvenirs, des peurs, des traumatismes, des échecs et autres ruptures, toutes ces choses qui alourdissent la marche et nous détournent de nous-mêmes, qui fatiguent l’âme, alors, nous devons faire de la place, non par héroïsme, non par égoïsme, mais par nécessité intérieure — laisser tomber ce qui pèse sans même nous appartenir vraiment, car ce qui est nécessaire est toujours léger, presque invisible et primordial pour rester fidèle à ce mouvement fragile qui nous traverse. Ce que nous portons ainsi n’est pas toujours né de nous ; bien souvent, il s’agit de couches héritées, incorporées, confondues avec l’identité. Bien que je parle de « nous », il s’agit évidemment de moi — je parle de moi, sans aucun doute, de moi et de mon propre chemin. Lorsque j’ai senti germer en moi un profond désir d’allègement, j’ai compris que même ce qui m’avait porté jusque-là devenait trop lourd à transporter. Le dessin, autrefois refuge et respiration, s’était mué en charge silencieuse — un exutoire thérapeutique qui, peu à peu, avait basculé de la libération à l’enfermement total. La vie elle-même pesait, saturée de routines (artistiques) mornes, d’émanations trompeuses et de ces excroissances subtilement nombrilistes que l’on confond trop facilement avec la nécessité d’exister (de s’exposer et de plaire). Alors, sans colère et sans théâtralité, j’ai entrepris une découpe lente et méthodique de la chair du mal, non pour me punir, mais pour m’alléger. Cette « chair » n’était pas une ennemie à abattre, mais une densité accumulée, rendue visible par la métaphore. J’ai retranché ce qui se nourrissait de moi sans me rendre plus vrai ni plus profond, et qui, au contraire, me faisait gratter le fond de puits régressifs. Chaque coupe était une lucidité, chaque renoncement un silence rendu à l’âme — à mon âme, cette chère âme que je m’acharne à polir depuis des lustres. Et dans ce dépouillement patient, j’ai découvert que le mal n’était pas une entité à combattre, mais un poids à déposer au bord du chemin, comme on laisse derrière soi certaines pages de notre livre intérieur. Une fois place nette, quand l’esprit devient aussi clair que le pas est léger, quelque chose cesse de résister et les pensées ne pèsent plus, elles se contentent d’accompagner, alors on n’avance pas mieux, mais on avance plus juste.


49. La pensée empruntée

L’ère industrielle n’a pas brisé le corps, bien au contraire, elle l’a simplement soulagé pour le rendre inutile, elle l’a laissé plus ou moins intact, mais sans destination. Le corps est resté là, présent à lui-même, pendant que la machine accomplissait ce pour quoi il avait autrefois existé, et depuis, nous portons notre chair comme on porte un souvenir, jusqu’à la décomposition, sans savoir exactement à quoi il servait, et pourtant, dans cette inutilité même, le corps s’est mis à attendre — non plus une tâche ou une fonction, mais peut-être un sens plus secret. Aujourd’hui, quelque chose de semblable arrive à l’esprit. L’intelligence artificielle, qui submerge nos vies comme une déferlante, ne nous enlève pas la pensée, bien au contraire, elle la met entre parenthèses, la dispense. Elle pense à notre place, non par intention, mais par efficacité. Et ce qui est plus efficace que nous cesse naturellement de nous demander d’être. Je sens mon cerveau devenir contemplatif, presque décoratif. Il observe des calculs qu’il n’a pas faits, accepte des réponses qu’il n’a pas cherchées. Il ne se trompe plus, mais il ne s’engage plus non plus. Il flotte dans une clarté sans effort, qui ressemble à une fatigue tranquille. La fatigue de l’oisif domestiqué — ou peut-être celle du veilleur qui, libéré de l’action, demeure dans l’attention. Un esprit qui n’est plus requis ne meurt pas, non, il se repeuple d’images, d’opinions, d’émotions… Il devient une chambre meublée par d’autres. Mais parfois, dans le silence entre deux pensées empruntées, quelque chose insiste, une présence sans discours, une intuition nue. Je pense, mais je ne sais plus très bien si c’est moi qui pense, ou si je consens à une pensée déjà là — ou si je me rends disponible à ce qui pense à travers moi. Peut-être est-ce cela, désormais, être humain, habiter un corps qui n’est plus nécessaire, abriter un esprit qui n’est plus indispensable, et continuer pourtant à éprouver le poids obscur d’exister. Mais ce poids, à force d’être porté, devient presque une prière. Penser alors — non pour résoudre, non pour produire — mais pour sentir que l’on est encore là, et peut-être pas seul. Comme on écrit dans un carnet que personne ne lira, non seulement pour se prouver que l’on n’est pas entièrement superflu, mais pour laisser une trace à quelque chose qui, silencieusement, nous regarde. Penser, dès lors, serait un acte de résistance — ou mieux encore, une forme d’espérance, de foi immobile.


48. Sculptures de cristal

La neige caresse les pentes des toits de tuiles, puis s’effondre sous son propre poids, fabriquant des tas de particules de glace ramifiée plus ou moins imposants sur la chaussée. Quelques ombres slaloment entre les sculptures de cristal, glissent sur les plaques tectoniques hivernales, se réchauffent dans les bars encore ouverts à cette heure tardive. L’Empereur a cette capacité à donner une forme concrète à ce qui n’était que souvenirs, et avec l’énergie du bâtisseur, il sculpte dans la glace des personnages antiques, des anonymes héroïques et des pauvres damnés, et c’est dans les intervalles creusés que s’ouvre un nouveau monde, un monde nouveau qui échappe aux guerres et aux tenailles du passé. Le pays est sous la neige, microscopiques bombes de cristal qui ne font du mal dans leur chute que sur les routes goudronnées. L’hiver blanc et féroce, lui, se tient un peu plus loin, vers l’est.


47. S’accrocher à la sève

Un long plan séquence imprimé sur une pellicule de noir et de blanc, à l’est de tout, dans la boue des larmes et des tourments, comme pour enregistrer la douleur et la diffuser sur grand écran. Travelling avant sur la route, gros plan sur la branche qui suinte encore. Et maintenant que je suis arrivé au bord de tout, là où la quête a fini par me déposer, là où je chancelle encore comme une feuille qui s’accroche à la sève, je ne peux que constater l’ampleur du chemin parcouru l’année passée. Changement en profondeur. Les chants grégoriens caressent les murs — la tapisserie lépreuse retrouve l’éclat du palais des anges. La création chante à nouveau aux oreilles du fou. Je me souviens de ce jour où je l’ai arrachée, où les traces et autres ratures griffonnées se sont envolées. Jour béni où un fil s’est tissé — un trait fin qui relie les deux pôles sur la même carte. Juste Un. À chaque jour son tirage — carte duelle réunifiée, et j’observe les mésanges et les rouges-gorges dans le lilas voisin qui bourgeonne déjà en hiver. C’est donc cela la béatitude ? C’est donc cela être arrivé au bord de tout ? Un océan fait de dunes sèches et de rêves colorés. J’ai le souvenir d’un désert et d’une halte impromptue ou j’ai fait la rencontre d’un scorpion doré à la longue barbe poivrée. Un maître arrive toujours quand le disciple est prêt. Au fond, il ne reste que des questions sans réponse et de nouveaux livres sur les étagères. Chaque livre est une ouverture, chaque mot une faille, chaque phrase un miroir et chaque parcelle de ce journal un espace mouvant qui oscille entre révélation, doute et ouverture. S’accrocher à la sève… À mi-chemin entre la foi et la folie.