Faire de la place
La nuit dernière, dans la caverne onirique, un numéro de cirque se déployait devant moi. Les cordes tendues vibraient sous des pas silencieux, et les acrobates défiaient la gravité avec une légèreté qui faisait écho à celle que je cherchais dans ma vie éveillée. Il y avait des flammes suspendues, des visages masqués et des gestes lents, presque rituels, comme si chaque mouvement portait le poids et la grâce de siècles entiers — au bord de la piste, la leçon d’un miroir. Il y a dans la vie tant de choses que nous portons par habitude, par distraction, par peur du vide — des souvenirs, des peurs, des traumatismes, des échecs et autres ruptures, toutes ces choses qui alourdissent la marche et nous détournent de nous-mêmes, qui fatiguent l’âme, alors, nous devons faire de la place, non par héroïsme, non par égoïsme, mais par nécessité intérieure — laisser tomber ce qui pèse sans même nous appartenir vraiment, car ce qui est nécessaire est toujours léger, presque invisible et primordial pour rester fidèle à ce mouvement fragile qui nous traverse. Ce que nous portons ainsi n’est pas toujours né de nous ; bien souvent, il s’agit de couches héritées, incorporées, confondues avec l’identité. Bien que je parle de « nous », il s’agit évidemment de moi — je parle de moi, sans aucun doute, de moi et de mon propre chemin. Lorsque j’ai senti germer en moi un profond désir d’allègement, j’ai compris que même ce qui m’avait porté jusque-là devenait trop lourd à transporter. Le dessin, autrefois refuge et respiration, s’était mué en charge silencieuse — un exutoire thérapeutique qui, peu à peu, avait basculé de la libération à l’enfermement total. La vie elle-même pesait, saturée de routines (artistiques) mornes, d’émanations trompeuses et de ces excroissances subtilement nombrilistes que l’on confond trop facilement avec la nécessité d’exister (de s’exposer et de plaire). Alors, sans colère et sans théâtralité, j’ai entrepris une découpe lente et méthodique de la chair du mal, non pour me punir, mais pour m’alléger. Cette « chair » n’était pas une ennemie à abattre, mais une densité accumulée, rendue visible par la métaphore. J’ai retranché ce qui se nourrissait de moi sans me rendre plus vrai ni plus profond, et qui, au contraire, me faisait gratter le fond de puits régressifs. Chaque coupe était une lucidité, chaque renoncement un silence rendu à l’âme — à mon âme, cette chère âme que je m’acharne à polir depuis des lustres. Et dans ce dépouillement patient, j’ai découvert que le mal n’était pas une entité à combattre, mais un poids à déposer au bord du chemin, comme on laisse derrière soi certaines pages de notre livre intérieur. Une fois place nette, quand l’esprit devient aussi clair que le pas est léger, quelque chose cesse de résister et les pensées ne pèsent plus, elles se contentent d’accompagner, alors on n’avance pas mieux, mais on avance plus juste.
— 10 janvier 2026